Français en classe
1re · Poésie

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

Baudelaire, entre spleen et idéal

7 textes3 à retenir2 fiches d'activité
Créé en 2004
Portrait de Charles BaudelaireCharles Baudelaire
Portrait de Paul VerlainePaul Verlaine
Portrait de Francis Vielé-GriffinFrancis Vielé-Griffin
★Ouverture de la séquence

La frise des textes

Les 7 textes que tu vas étudier, dans l'ordre chronologique. Clique ou touche un auteur pour lire sa biographie, un titre pour aller au texte.

  1. XIXe siècledate ?Le ParfumLire le texte →
  2. 1857La BeautéLire le texte →
  3. 1857SpleenLire le texte →
  4. 1861L'AlbatrosLire le texte →
  5. 1861Les Petites Vieilles (I)Lire le texte →
  6. date ?« C'est l'extase langoureuse… »Lire le texte →
  7. XXe siècle1906La PartenzaLire le texte →
1Présentation

La séquence en un coup d'œil

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (œuvre intégrale)

Fiche enseignant
Intitulé
Baudelaire, Les Fleurs du mal
Objet d'étude
L'œuvre intégrale et ses contextes
Perspective complémentaire
Le commentaire de texte poétique ; le texte et ses contextes
Fil rouge
La double postulation : une esthétique toujours structurée par une verticalité du haut et du bas, du ciel et de l'enfer, « de la Madone et de la Charogne »

Le parcours

N°DominanteSupportLangue et notions
1Le texte et ses contextes ; commenter le texte poétiqueTableau d'analyse des catégories du texte ; cinq poèmes à commenterGenre, mouvement, registre, type de texte
2Lecture des Fleurs du malTableau de lecture de « Spleen et Idéal » (I à LXXXV)Signification, thème, forme
3Le statut du poète« L'Albatros » (II)Allégorie, analogies
4La femme dans Les Fleurs du malExposé ; Manet, OlympiaCycles, blason, muse, ambivalence
5Évaluation : le commentaire« La Beauté » (XVII) ; fiche d'évaluationSonnet, allégorie, autoportrait
6Correction du commentaire« La Beauté »Problématique, plan, paragraphe
7Une crise de l'esprit« Spleen » (« Quand le ciel bas et lourd… ») ; Léo FerréSonorités, comparaisons, allégorie
8Le monde moderne et urbain« Les Petites Vieilles », « Tableaux parisiens »Périphrases, expansions du nom, comparaisons

Les textes étudiés

TextePlace dans le recueil
TEXTE 1« L'Albatros »« Spleen et Idéal », II
TEXTE 2« La Beauté » (commentaire évalué)« Spleen et Idéal », XVII
TEXTE 3« Spleen » (« Quand le ciel bas et lourd… »)« Spleen et Idéal », LXXVIII
TEXTE 4« Les Petites Vieilles », I« Tableaux parisiens », XCI
2Étape 1 · Ouverture

Lire un poème : formes et significations

Le texte et ses contextes ; cinq exercices de travaux dirigés

Exercice 1 · Caractériser un poème

Je hais. Ne me demandez pas ce que je hais
Il y a des mondes de mutisme entre les hommes
[…]
Il y a la haine et c'est assez pour espérer.

Jean Amyot, « Les dents serrées », L'Honneur des poètes, 1943, premiers et dernier vers (texte distribué en classe)

Exercice 2 · La composition d'un poème

Le Parfum
Portrait de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire1821 – 1867

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Lecteur, as-tu quelquefois respiréAvec ivresse et lente gourmandiseCe grain d'encens qui remplit une église,Ou d'un sachet le musc invétéré ?5Charme profond, magique, dont nous griseDans le présent le passé restauré !Ainsi l'amant sur un corps adoréDu souvenir cueille la fleur exquise.De ses cheveux élastiques et lourds,10Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,Une senteur montait, sauvage et fauve,Et des habits, mousseline ou velours,Tout imprégnés de sa jeunesse pure,Se dégageait un parfum de fourrure.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », « Un fantôme », II · Lire l'œuvre

Exercice 3 · Rimes et sonorités

« C'est l'extase langoureuse… »
Portrait de Paul Verlaine
Paul Verlaine1844 – 1896

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C'est l'extase langoureuse,C'est la fatigue amoureuse,C'est tous les frissons des boisParmi l'étreinte des brises,5C'est, vers les ramures grises,Le chœur des petites voix.Ô le frêle et frais murmure !Cela gazouille et susurre,Cela ressemble au cri doux10Que l'herbe agitée expire…Tu dirais, sous l'eau qui vire,Le roulis sourd des cailloux.Cette âme qui se lamenteEn cette plainte dormante15C'est la nôtre, n'est-ce pas ?La mienne, dis, et la tienne,Dont s'exhale l'humble antiennePar ce tiède soir, tout bas ?

Paul Verlaine, Romances sans paroles, « Ariettes oubliées », I · Lire l'œuvre

Exercice 4 · Vocabulaire et figures de style

D'un gradin d'or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Arthur Rimbaud, Illuminations, « Fleurs »

Exercice 5 · Le rythme

La Partenza
Portrait de Francis Vielé-Griffin
Francis Vielé-Griffin1864 – 1937

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Rester ? tu es folle, pensée !On serait seul — rien ne dure —Rester, comme une ombre aux croisées,Comme un portrait qui sourit au mur ?5C'est déjà trop qu'on s'attarde ;Notre heure est loin sur la route.— Qu'est-ce donc que tu regardesLà-bas ? Qu'est-ce que tu écoutes ?Rester ! Il ne reste rien10Des rires, des rêves, de l'été…Ils s'en furent par d'autres chemins.Je suis las d'avoir été.

Francis Vielé-Griffin, Plus loin, « La Partenza » [le document indique 1986 ; le recueil date de 1906 · vers 4 à vérifier dans l'édition : « au mur » ou « aux murs »] · Lire l'œuvre

Carte mentale de l'étapeversificationVoir dans le Lexique →
3Étape 2 · Lecture de l'œuvre intégrale

Entrer dans Les Fleurs du mal

Le tableau de lecture de « Spleen et Idéal »

Le tableau de lecture

Le tableau de lecture couvre les quatre-vingt-cinq poèmes de « Spleen et Idéal », de « Bénédiction » (I) à « L'Horloge » (LXXXV). Pour chaque poème, trois colonnes : « + / − », « Signification / thème », « Forme ».

N°Poème+ / −Signification / thèmeForme
IBénédiction
IIL'Albatros
IIIÉlévation
IVCorrespondances
V« J'aime le souvenir de ces époques nues… »
VILes Phares
VIILa Muse malade
VIIILa Muse vénale
IXLe Mauvais Moine
XL'Ennemi
XILe Guignon
XIILa Vie antérieure

✱Poursuivez jusqu'à « L'Horloge » (LXXXV).

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4Texte 1 · Lecture analytique

La figure du poète

« L'Albatros », Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », II

L'Albatros
Portrait de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire1821 – 1867

▶ Écouter ce texte lu (YouTube)

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipagePrennent des albatros, vastes oiseaux des mers,Qui suivent, indolents compagnons de voyage,Le navire glissant sur les gouffres amers.5À peine les ont-ils déposés sur les planches,Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,Laissent piteusement leurs grandes ailes blanchesComme des avirons traîner à côté d'eux.Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !10Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !L'un agace son bec avec un brûle-gueule,L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !Le Poète est semblable au prince des nuéesQui hante la tempête et se rit de l'archer ;15Exilé sur le sol au milieu des huées,Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », II (1861) · Lire l'œuvre

Gravure : des marins emmitouflés sur le pont d'un navire pris dans les glaces regardent un grand oiseau posé près d'eux
Gustave Doré, l'albatros sur le navire, gravure pour La Complainte du vieux marin de Coleridge, 1876 ✱Le grand oiseau des mers posé parmi les marins : l'image du poète chez Baudelaire.Domaine public · Wikimedia Commons
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5Étape 4 · Exposé et histoire des arts

La femme dans Les Fleurs du mal

Exposé de synthèse ; Édouard Manet, Olympia, 1863

Aquarelle : une femme aux cheveux noirs étendue sur un canapé dans une immense robe blanche
Édouard Manet, Jeanne Duval, la maîtresse de Baudelaire, aquarelle, vers 1862 ✱Jeanne Duval, la femme aimée qui inspire plusieurs poèmes des Fleurs du mal.Domaine public · Wikimedia Commons

La femme n'est pas un simple sujet du recueil : elle est au confluent de ses enjeux esthétiques, la beauté et la mort. Elle n'est pas une personne mais un type littéraire.

I. Prolixité et fonctions des figures féminines

CyclePoèmesFigure de la femme
Jeanne DuvalDe « Parfum exotique » à « Je te donne ces vers… » ; « Le Serpent qui danse », « Tu mettrais l'univers entier… »Cycle de l'amour charnel. La femme, « reine des péchés », est celle dont se sert la nature « pour pétrir un génie » dans la souffrance : sensualité, contemplation érotique, fascinante et cruelle.
Apollonie SabatierDe « Tout entière » à « Réversibilité » ; « À celle qui est trop gaie »Envois anonymes à partir de 1852. La rédemptrice, objet d'une pure adoration et d'un culte platonique (« chère déesse, être lucide et pur ») ; incarnation d'une perfection naturelle mais stérile ; soumission et révolte du poète.
Marie DaubrunDe « Le Poison » à « Chanson d'après-midi » ; « L'Invitation au voyage » ; « L'Irréparable »Fantasme de la sœur amante, personnage ambivalent.
Figures secondaires« Bénédiction », « À une mendiante rousse », « À une passante », « Les Petites Vieilles »La mère, la passante, la mendiante rousse, les petites vieilles, les lesbiennes, figures féminines du dandy.

Ces cycles structurent le recueil : ils ne racontent pas une vie, ils organisent une architecture.

II. De l'animalité à l'idéalité

  • La tradition lyrique : célébration de la femme muse, inspiratrice ; le poème est chant et la poésie consacre la féminité.
  • Le blason : la chevelure, les yeux.
  • Lascivité féminine et exotique : « Parfum exotique ».
  • Animalité et abjection, une topique inversée : « Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle… », « Le Poison ».
  • L'allégorie comme résolution des contraires : « La Beauté », « Hymne à la Beauté ».

Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
— De toi, vil animal, — pour pétrir un génie ?

« Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle… », Les Fleurs du mal, XXV
Carte mentale de l'étapemuseVoir dans le Lexique →
6Texte 2 · Évaluation

Le commentaire : « La Beauté »

Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », XVII

La Beauté
Portrait de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire1821 – 1867

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Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,Est fait pour inspirer au poète un amourÉternel et muet ainsi que la matière.5Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;Je hais le mouvement qui déplace les lignes,Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.Les poètes, devant mes grandes attitudes,10Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,Consumeront leurs jours en d'austères études ;Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », XVII (1857) · Lire l'œuvre

Photographie ancienne : le Sphinx de Gizeh à demi ensablé devant la grande pyramide
Francis Frith, La Grande Pyramide et le Grand Sphinx, Égypte, épreuve sur papier albuminé, 1858 ✱« Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris » : une beauté de pierre, immobile et muette.Domaine public · Wikimedia Commons
7Texte 3 · Lecture analytique

Une crise de l'esprit

« Spleen » (« Quand le ciel bas et lourd… »), « Spleen et Idéal », LXXVIII

Spleen
Portrait de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire1821 – 1867

▶ Écouter ce texte lu (YouTube)

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercleSur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,Et que de l'horizon embrassant tout le cercleIl nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;5Quand la terre est changée en un cachot humide,Où l'Espérance, comme une chauve-souris,S'en va battant les murs de son aile timideEt se cognant la tête à des plafonds pourris ;Quand la pluie étalant ses immenses traînées10D'une vaste prison imite les barreaux,Et qu'un peuple muet d'infâmes araignéesVient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,Des cloches tout à coup sautent avec furieEt lancent vers le ciel un affreux hurlement,15Ainsi que des esprits errants et sans patrieQui se mettent à geindre opiniâtrement.— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,20Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », LXXVIII (1857) · Lire l'œuvre

Tableau : une abbaye en ruine au milieu de chênes morts, sous un ciel crépusculaire, de petites silhouettes en procession
Caspar David Friedrich, L'Abbaye dans une forêt de chênes, huile sur toile, entre 1809 et 1810 ✱Un ciel bas, des arbres morts, un cortège funèbre : le paysage intérieur du spleen.Domaine public · Wikimedia Commons
Gravure : un grand ange assis, pensif, la tête appuyée sur la main, entouré d'outils ; une chauve-souris vole dans le ciel
Albrecht Dürer, Melencolia I, gravure sur cuivre, 1514 (Washington, National Gallery of Art) ✱La Mélancolie, tête dans la main ; une chauve-souris porte son nom, comme l'Espérance du poème.Domaine public · Wikimedia Commons
Carte mentale de l'étapespleenVoir dans le Lexique →
8Texte 4 · Prolongement

Le poète dans la ville moderne

« Les Petites Vieilles », « Tableaux parisiens », XCI, partie I

Dans les « Tableaux parisiens », Baudelaire peint des figures réalistes de la misère et du vice du monde moderne et urbain. Le poète s'y fait observateur ; dans « Paysage », il annonce ce qu'il va regarder :

Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde,
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

« Paysage », Les Fleurs du mal, « Tableaux parisiens », LXXXVI

Dans ses poèmes parisiens, Baudelaire extrait la quintessence, toxique et salubre, de cet immense laboratoire de pierre, où fument les pires instincts, où flamboient les aspirations les plus hautes et que domine, en somme, le Sacré-Cœur.

Propos attribué à Alphonse Daudet, cité dans le document de cours

« À une mendiante rousse », « Les Sept Vieillards », « Les Petites Vieilles », « Les Aveugles », « À une passante », « Le Crépuscule du soir », « Le Jeu » : autant de figures réalistes de la misère et du vice du monde moderne et urbain.

Les Petites Vieilles (I)
Portrait de Victor Hugo
Victor Hugo1802 – 1885
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,Des êtres singuliers, décrépits et charmants.5Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossusOu tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.Sous des jupons troués et sous de froids tissusIls rampent, flagellés par les bises iniques,10Frémissant au fracas roulant des omnibus,Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;Se traînent, comme font les animaux blessés,15Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettesOù se pend un Démon sans pitié ! Tout cassésQu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;Ils ont les yeux divins de la petite fille20Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.— Avez-vous observé que maints cercueils de vieillesSont presque aussi petits que celui d'un enfant ?La Mort savante met dans ces bières pareillesUn symbole d'un goût bizarre et captivant,25Et lorsque j'entrevois un fantôme débileTraversant de Paris le fourmillant tableau,Il me semble toujours que cet être fragileS'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;À moins que, méditant sur la géométrie,30Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,Combien de fois il faut que l'ouvrier varieLa forme de la boîte où l'on met tous ces corps.— Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,Des creusets qu'un métal refroidi pailleta…35Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmesPour celui que l'austère Infortune allaita !

À Victor Hugo · Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Tableaux parisiens », XCI (1861) · Lire l'œuvre

Gravure : une chimère de pierre, la tête dans les mains, domine les toits et une haute tour de Paris
Charles Meryon, Le Stryge, estampe (Londres, British Museum) ✱Une chimère de Notre-Dame contemple les toits de Paris : la capitale des « Tableaux parisiens ».Domaine public · Wikimedia Commons
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9Étude d'image

Le combat de l'artiste : La Lutte de Jacob avec l'ange de Delacroix ✱

Eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'ange
Image : Eugène Delacroix, reproduction The Yorck Project, via Wikimedia Commons · Public domain voir le fichier

Eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'ange, 1854-1861, peinture murale, Paris, église Saint-Sulpice, chapelle des Saints-Anges

Baudelaire admirait Delacroix plus que tout autre peintre et a consacré en 1861 un article aux peintures de la chapelle des Saints-Anges, l'année de la seconde édition des Fleurs du mal. Le combat de Jacob contre un ange aide à lire les poèmes où le poète lutte avec l'idéal.

Observer ✱
  1. Décris la composition : quelle place occupent les arbres ? Où se trouvent les deux lutteurs ? Que voit-on à gauche et au premier plan ?
  2. Compare les deux combattants : leurs corps, leurs gestes, leurs visages. Lequel fait effort ?
  3. Comment la lumière et les couleurs sont-elles réparties ? Sur quoi la lumière attire-t-elle le regard ?
Analyser ✱
  1. Au loin, la caravane de Jacob continue son chemin sans rien voir. Que suggère ce contraste entre la foule indifférente et le combat solitaire ?
  2. Dans la Genèse, Jacob lutte toute une nuit avec un être mystérieux, qui le bénit au matin. Quel sens symbolique peut prendre ce combat pour un artiste qui a peint cette chapelle pendant des années ?
  3. Les vêtements et les armes posés au premier plan forment une nature morte. Pourquoi Jacob s'en est-il débarrassé ?
Relier au texte ✱
  1. Relis « La Beauté » (texte 2). Quels points communs vois-tu entre l'ange, calme et inébranlable, et la Beauté qui « hai[t] le mouvement qui déplace les lignes » ? Qui sont les « poètes » qui « consumeront leurs jours en d'austères études » ?
  2. Dans « L'Albatros » (texte 1), le poète est seul et moqué par l'équipage. Jacob est seul lui aussi, ignoré de la caravane. Compare ces deux figures de l'artiste.
Éléments de réponse

✱

  • D'immenses arbres occupent presque toute la hauteur et écrasent les personnages ; les lutteurs sont à droite, dans une clairière ; à gauche passent les troupeaux et les serviteurs de Jacob ; au premier plan, à gauche, des vêtements, une lance et un chapeau posés sur le sol.
  • Jacob, tête baissée, muscles tendus, pousse de toutes ses forces comme un taureau ; l'ange, aux ailes déployées, le retient presque sans effort, le visage serein : le combat est inégal.
  • La lumière tombe sur la clairière et sur les corps des lutteurs ; le reste baigne dans les verts sombres des arbres. Le regard va droit au combat.
  • Le monde ordinaire continue sa route sans comprendre ce qui se joue : le combat intérieur et spirituel est invisible pour les autres.
  • On peut y lire le combat de l'artiste avec son art, avec l'idéal, ou de l'homme avec Dieu : une lutte épuisante dont on sort transformé (Jacob reçoit un nouveau nom, Israël). Delacroix, âgé et malade, a peint cette chapelle pendant des années.
  • Pour combattre, Jacob a tout laissé, les objets de la vie ordinaire : il est seul, nu face à l'épreuve.
  • L'ange, immobile et parfait, ressemble à la Beauté de pierre du sonnet, impassible ; Jacob qui s'épuise ressemble aux poètes qui consument leur vie à vouloir l'atteindre.
  • Les deux sont isolés au milieu d'une foule qui ne les comprend pas : l'albatros est moqué, Jacob est ignoré. Mais l'albatros est maladroit sur le pont, alors que Jacob lutte et tient bon : deux visages du poète, humilié ou héroïque.
Les mots de l'image ✱
peinture murale
peinture réalisée directement sur un mur ; elle ne peut pas être déplacée
nature morte
représentation d'objets inanimés
contraste
opposition forte (lumière et ombre, calme et effort)
échelle
rapport de taille entre les éléments : ici les arbres écrasent les hommes
romantisme
mouvement qui exalte la passion, la lutte et l'imagination ; Delacroix en est le grand peintre
AaMémento

Lexique

Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.

Les cartes mentales ✱

Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.

Carte mentale ✱versificationnom féminin
Synonymes

métriqueprosodieart des vers

Dérivés

versn. m.versifierv.versificateurn. m.versetn. m.

Champ lexical

versstropherimesyllabemètrecésure

Étymologie
  • versus latin : sillon, ligne d'écriture, vers (de vertere, tourner)
  • facere latin : faire
  • versificatio latin : art de faire des vers
Expressions
  • compter les syllabes : mesurer la longueur d'un vers
  • décrire la forme d'un poème : strophes, vers, rimes
  • les règles de la versification : celles du vers régulier
Références culturelles
  • Pierre de Ronsard, Abrégé de l'art poétique français, 1565Ronsard y donne aux jeunes poètes les règles du vers français, dont l'alternance des rimes masculines et féminines.
  • Nicolas Boileau, L'Art poétique, 1674Boileau fixe en vers les règles classiques : césure, refus de l'hiatus, clarté du sens.
  • Victor Hugo, Les Orientales, 1829Hugo y varie sans cesse les mètres et les strophes : une démonstration de virtuosité.
  • Paul Verlaine, « Art poétique », 1882Ce poème sur l'art des vers réclame la musique, le vers impair et une rime assagie.
Carte mentale ✱spleennom masculin
Synonymes

mélancolieennuicafarddégoût de vivreangoisse

Antonymes

idéaljoieenthousiasmeélévation

Dérivés

spleenétiqueadj.spléniqueadj.

Champ lexical

ennuiangoissepluieciel bastempsprison

Étymologie
  • splên grec : rate
  • spleen anglais : rate, organe qu'on croyait le siège de l'humeur noire ; d'où mélancolie
Expressions
  • avoir le spleen : être d'humeur sombre
  • Spleen et Idéal : première section des Fleurs du mal
  • « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle » : début d'un des « Spleen » de Baudelaire
Références culturelles
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857La section « Spleen et Idéal » et ses quatre poèmes « Spleen » donnent au mot son sens poétique.
  • Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869Baudelaire y peint l'ennui et la solitude dans la grande ville moderne.
  • Paul Verlaine, « Spleen », Romances sans paroles, 1874Verlaine reprend le mot comme titre d'un poème sur la lassitude et le désespoir amoureux.
Carte mentale ✱allégorienom féminin
Synonymes

symbolepersonnificationemblèmeimage

Antonymes

sens littéral

Dérivés

allégoriqueadj.allégoriquementadv.allégoriserv.allégoristen. m.

Champ lexical

symboleoiseaupoèteabstractionmajusculepersonnification

Étymologie
  • allos grec : autre
  • agoreuein grec : parler en public
  • allêgoria grec : façon de dire autre chose
Expressions
  • « Le Poète est semblable au prince des nuées » : Baudelaire, « L'Albatros »
  • une allégorie de la Liberté : une idée représentée par un personnage
Références culturelles
  • Platon, La République (l'allégorie de la caverne), IVe siècle av. J.-C.Des prisonniers enchaînés dans une caverne figurent les hommes prisonniers des apparences.
  • Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830La Liberté y prend la forme d'une femme du peuple brandissant le drapeau tricolore.
  • Charles Baudelaire, « L'Albatros », Les Fleurs du mal (2e éd.), 1861L'oiseau maladroit sur le pont du navire figure le poète incompris parmi les hommes.
Carte mentale ✱musenom féminin
Synonymes

inspiratriceégérieinspiration

Dérivés

musiquen. f.musicaladj.musicienn. m.muséen. m.muséumn. m.

Champ lexical

inspirationpoètefemme aiméeApollonlyreParnasse

Étymologie
  • Mousa grec : Muse, divinité des arts
  • musique, musée mots de la même famille (l'art des Muses, le temple des Muses)
Expressions
  • taquiner la muse : écrire des vers en amateur
  • les neuf Muses : filles de Zeus et de Mnémosyne
  • être la muse d'un artiste : l'inspirer
Références culturelles
  • Homère, L'Odyssée (« Muse, dis-moi l'homme… »), VIIIe siècle av. J.-C.Homère commence en invoquant la Muse, source de l'inspiration du poète.
  • Alfred de Musset, « La Nuit de mai », 1835Dialogue entre le poète et sa Muse, qui l'invite à chanter sa douleur.
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857Baudelaire y consacre des poèmes à la Muse (« La Muse malade », « La Muse vénale »).
  • Louis Aragon, Les Yeux d'Elsa, 1942Elsa Triolet devient la muse d'Aragon, l'inspiratrice de ses poèmes.
Carte mentale ✱moderniténom féminin
Synonymes

nouveautéactualitéavant-gardeinnovation

Antonymes

traditionarchaïsmeclassicisme

Dérivés

moderneadj.modernismen. m.moderniserv.modernisationn. f.postmoderneadj.

Champ lexical

villemachinevitesserupturevers librenouveauté

Étymologie
  • modo latin : à l'instant, récemment
  • modernus bas latin : récent, actuel
Expressions
  • « À la fin tu es las de ce monde ancien » : premier vers de « Zone », Apollinaire
  • « Il faut être absolument moderne » : Rimbaud, Une saison en enfer
  • la querelle des Anciens et des Modernes : débat littéraire de la fin du XVIIe siècle
Références culturelles
  • Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1863Baudelaire y définit la modernité comme « le transitoire, le fugitif, le contingent ».
  • Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, 1873On y lit la formule de Rimbaud : « Il faut être absolument moderne ».
  • Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien, 1913Poème du voyage en train, imprimé sur un long dépliant illustré par Sonia Delaunay.
  • Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913« Zone » s'ouvre sur « À la fin tu es las de ce monde ancien » et célèbre le monde moderne.

AaLes mots de la séquence

Termes techniques à connaître pour l'EAF

✱
Spleen / idéal
Chez Baudelaire, l'ennui angoissé et l'élan vers la beauté, entre lesquels oscille le poète.
Double postulation
Pour Baudelaire, il y a en tout homme « deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan ».
Oxymore
Alliance de deux termes contradictoires : Les Fleurs du mal.
Sens littéral
Ce que dit le texte avant toute interprétation.
Contexte
Ensemble des circonstances (biographiques, historiques, littéraires) qui éclairent un texte.
Registre
Effet produit sur le lecteur (lyrique, pathétique, tragique, ironique…).
Allégorie
Représentation concrète et développée d'une idée abstraite.
Comparaison / métaphore
Rapprochement de deux réalités, avec ou sans outil de comparaison.
Antithèse
Opposition de deux termes ou de deux idées.
Prosopopée
Figure qui fait parler un absent, un mort, un objet ou une abstraction.
Périphrase
Désignation d'une réalité par une expression de plusieurs mots (« les rois de l'azur »).
Anaphore
Reprise d'un même mot en tête de vers ou de phrases successifs.
Assonance / allitération
Répétition d'un son vocalique / consonantique.
Alexandrin
Vers de douze syllabes, divisé en deux hémistiches par la césure.
Sonnet
Forme fixe de quatorze vers : deux quatrains et deux tercets.
Blason
Éloge poétique des différentes parties du corps de la femme aimée.
Cycle
Ensemble de poèmes consacrés à une même figure (Jeanne Duval, Apollonie Sabatier, Marie Daubrun).
Parnasse
Mouvement poétique du culte de la forme et de la beauté impassible, « l'art pour l'art ».
Modernité
Chez Baudelaire, l'art de tirer « l'éternel du transitoire », la beauté de la ville et du présent.

✱Sources : dossier « Baudelaire, Les fleurs du mal » (Première, sept.-oct. 2004) : tableaux des catégories du texte et de lecture, plans de « L'Albatros », de « La Beauté », de « Spleen », exposé sur la femme, fiche d’évaluation ; « Les Petites Vieilles » (2014).

10IAPour aller plus loin

Activités avec l'IA ✱

Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).

Trois règles avant de commencer
  • L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
  • Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
  • L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1

L'albatros raconte sa chute

En classe25 min

Objectif. Comprendre l'analogie entre le poète et l'albatros en faisant parler l'oiseau, puis en vérifiant.

  1. Relis « L'Albatros » et le plan corrigé en classe (un drame, actes et planches, la dernière strophe).
  2. Le professeur fait parler l'albatros par l'IA, devant la classe.
  3. Relevez ce que l'IA reprend du poème et ce qu'elle invente.
  4. Expliquez pourquoi la dernière strophe, qui compare le poète à l'oiseau, change tout.
À écrire à l'IA

Tu es l'albatros du poème de Baudelaire « L'Albatros » (Les Fleurs du mal). Raconte en dix lignes, à la première personne, ce que tu vis sur le pont du navire, en restant fidèle au poème. Ne parle pas encore du poète.

Garde ton esprit critique. Repère les détails absents du poème (noms, lieux, dialogues inventés). Vérifie si l'IA a respecté les étapes du drame vues en classe.

2

« La Beauté » : ton plan contre celui de l'IA

À la maison35 min

Objectif. S'entraîner au commentaire de « La Beauté » en comparant son plan avec celui d'une IA.

  1. Relis « La Beauté » (« Spleen et Idéal », XVII).
  2. Écris ton sens littéral en deux phrases et ton plan en deux parties, sans aide.
  3. Demande ensuite son plan à l'IA.
  4. Compare avec le tien et avec la correction du manuel. Garde une idée de l'IA seulement si tu peux la prouver par un vers.
À écrire à l'IA

Propose un plan de commentaire en deux parties pour le sonnet « La Beauté » de Baudelaire (Les Fleurs du mal, XVII), avec une problématique et une citation exacte pour chaque sous-partie. Pas de rédaction, seulement le plan.

Garde ton esprit critique. Vérifie chaque citation mot à mot dans le manuel. Méfie-toi des interprétations biographiques : le manuel rappelle que la femme est un type littéraire, pas une personne.

3

Le spleen en une phrase

En classe ou à la maison20 min

Objectif. Analyser la structure syntaxique de « Spleen » (« Quand le ciel bas et lourd… »).

  1. Relis « Spleen » (LXXVIII) et réponds à la question : combien de phrases ? où est la proposition principale ?
  2. Pose la même question à l'IA en collant le poème.
  3. Compare vos réponses et cherche qui a raison avec le texte.
  4. Explique en trois lignes ce que la place de la principale met en valeur.
À écrire à l'IA

Voici le poème « Spleen » de Baudelaire (« Quand le ciel bas et lourd… ») : [colle le poème]. Combien de phrases compte-t-il ? Où se trouve la proposition principale ? Que mettent en valeur les subordonnées introduites par « Quand » ? Réponds en citant le texte.

Garde ton esprit critique. L'IA compte parfois mal les phrases ou confond subordonnée et principale. Vérifie avec la ponctuation du texte.

4

Exposé sur la femme : vérifier la biographie

À la maison30 min

Objectif. Préparer l'exposé sur la femme dans Les Fleurs du mal sans tomber dans le biographisme ni dans les erreurs.

  1. Relis « Ce qu'il faut savoir avant de commencer » et le « À retenir » de l'exposé.
  2. Demande à l'IA une fiche sur les cycles de Jeanne Duval, Apollonie Sabatier et Marie Daubrun.
  3. Vérifie chaque titre de poème cité dans la table des matières du recueil.
  4. Réécris la fiche toi-même en retirant le biographique inutile.
À écrire à l'IA

Je prépare un exposé sur la femme dans Les Fleurs du mal de Baudelaire. Présente en dix lignes les cycles de poèmes associés à Jeanne Duval, Apollonie Sabatier et Marie Daubrun, avec deux titres de poèmes par cycle. Si tu n'es pas certain qu'un poème appartient à un cycle, écris « à vérifier ».

Garde ton esprit critique. Les attributions de poèmes aux cycles varient et l'IA en invente parfois. Vérifie chaque titre et garde en tête que le manuel refuse une lecture purement biographique.

✎Pour l'enseignant

Fiches d'activité d'une heure

2 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier

  • 12
    L'Albatros, un drame en quatre actesPréparer l'explication de « L'Albatros » avec les questions du cours : lire le poème comme un drame en actes, comprendre le rôle de la dernière strophe et les…
  • 13
    Spleen, une crise de l'espritPréparer l'explication de « Spleen » avec les questions du cours : structure de la phrase, enfermement, passage du « nous » au « je », images et sonorités…

Les fiches d'activité et leurs corrigés sont réservés aux professeurs : comment y accéder.