Français en classe
3e · Textes narratifs

Voltaire, Le Monde comme il va : l'édition Nathan

Études d'œuvres intégrales, publications d'Etienne Buraud chez Nathan

15 textes1 à retenir
Créé en septembre 2006
Programme officielLe programme en vigueur et ses liens

Programme du cycle 4 de 2015, modifié en 2020 (BO n° 31 du 30 juillet 2020), toujours en vigueur en 3e en 2026-2027 ; le nouveau programme (BO n° 10 du 5 mars 2026) s'appliquera en 3e à la rentrée 2028.

Portrait de VoltaireVoltaire
★Ouverture de la séquence

La frise des textes

Les 5 textes que tu vas étudier, dans l'ordre chronologique. Touche un auteur pour lire sa biographie, un titre pour aller au texte.

1Présentation

La séquence en un coup d'œil

Lire un conte philosophique en entier : Le Monde comme il va, d'après l'édition Nathan d'Etienne Buraud

Cette séquence reprend l'édition du Monde comme il va qu'Etienne Buraud a préparée pour Nathan, à destination des élèves de collège : le conte de Voltaire en douze chapitres, avec des intertitres, des notes et des encadrés, découpé en quatre « pauses lecture », précédées d'un dossier « Avant la lecture » et suivies d'un dossier « Après la lecture » (entraînement au brevet, le genre du conte philosophique, un texte de Mandeville).

L'ange Ituriel envoie le Scythe Babouc observer Persépolis : sur son rapport, la ville sera corrigée ou détruite. Babouc passe sans cesse de l'indignation à l'admiration, devant la guerre, les temples, les dîners, la justice, le commerce, les mages, les lettrés, le ministre, les femmes. Chaque pause lecture suit ce va-et-vient et pose la même question : que dénonce Voltaire derrière la Perse, et que finit-il par excuser ? À la fin, une petite statue « composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles » donne la réponse : « si tout n'est pas bien, tout est passable ».

Fiche enseignant
Intitulé
Lire un conte philosophique : Le Monde comme il va de Voltaire
Édition
Voltaire, Le Monde comme il va (1748), édition présentée par Etienne Buraud, Paris, Nathan, collection [à vérifier], 2007 [à vérifier]
Œuvre intégrale
Voltaire, Le Monde comme il va, vision de Babouc écrite par lui-même (1748)
Groupement
Bernard Mandeville, La Fable des abeilles (traduction de Jean Bertrand, 1740)
Classe
3e (questions de type brevet)
Organisation
Avant la lecture ; quatre pauses lecture ; vers le brevet ; après la lecture
Fil rouge
Faut-il corriger la ville, ou la détruire ?

Le parcours

ÉtapeChapitresLectureÉcrire, jouer, observer
Avant la lecture—Voltaire raconte sa vie ; la France au temps de Voltaire ; les personnagesFrise chronologique
Pause lecture 1ILa mission de Babouc : la requête d'Ituriel ; le soldat, le capitaine et le général ; une paix sanglanteChanger de point de vue ; décrire le champ de bataille ; jouer le dialogue
Pause lecture 2II à VIBabouc découvre Persépolis : une ville laide et belle ; des mœurs choquantes ; deux « spectacles »Texte argumentatif, texte informatif, dialogue ; La Foire Saint-Ovide
Pause lecture 3VI à IXPersépolis au double visage : les marchands et les mages ; les pédants ; les lettrésDescription, lettre, scène de dispute ; portrait de Voltaire
Pause lecture 4X à XII« Si tout n'est pas bien, tout est passable » : le procès, le ministre, la fin du contePortrait, scène de théâtre, bilan ; vitrail de Jonas
Vers le brevetXIILa colère de la dame ; les préjugés de Babouc ; un agréable dînerRéécriture ; rédaction
Après la lecture—Le conte philosophique ; Mandeville, La Fable des abeilles ; Persépolis et BabyloneLettre de Babouc à Ituriel

Les textes étudiés

TexteExtraitChapitre
Texte 1« Marche, regarde, écoute, observe »I
Texte 2Le soldat et le capitaineI
Texte 3« Sont-ce là des hommes, ou des bêtes féroces ? »I
Texte 4« Leurs temples sont pavés de cadavres ! »II
Texte 5« Une ville charmante »III et IV
Texte 6Deux « spectacles »VI
Texte 7Le marchandVI
Texte 8Les magesVII
Texte 9Les pédantsVIII
Texte 10Le vieux lettréIX
Texte 11Un procès instructifX
Texte 12Le ministreXI
Texte 13La statueXII
Texte 14La belle dame (vers le brevet)XII
2Ouverture · Avant de lire

Qui êtes-vous, François-Marie Arouet ?

Voltaire raconte sa vie ; la France au temps de Voltaire ; les personnages du conte

DateÉvénement
1694Naissance de Voltaire
1715Mort de Louis XIV ; régence de Philippe d'Orléans
1718Succès d'Œdipe
1721Montesquieu, Lettres persanes
1726Embastillé, puis exilé en Angleterre
1746Élection à l'Académie française
1748Le Monde comme il va
1755Tremblement de terre de Lisbonne
1759Candide
1762-1765Affaire Calas
1764Dictionnaire philosophique portatif
1774Mort de Louis XV ; Louis XVI devient roi
1778Mort de Voltaire et de Rousseau
1789Révolution française
Carte mentale de l'étapeLumièresVoir dans le Lexique →
3Pause lecture 1 · Textes 1 à 3

La mission de Babouc

Chapitre I : la requête d'Ituriel ; le soldat, le capitaine et le général ; une paix sanglante

Texte 1 · « Marche, regarde, écoute, observe »
Portrait de Voltaire
Voltaire1694 – 1778

Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la haute Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de l’Oxus, et lui dit : « Babouc, les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère ; il s’est tenu hier une assemblée des génies de la haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout ; tu reviendras m’en rendre un compte fidèle ; et je me déterminerai, sur ton rapport, à corriger la ville ou à l’exterminer. — Mais, Seigneur, dit humblement Babouc, je n’ai jamais été en Perse ; je n’y connais personne. — Tant mieux, dit l’ange, tu ne seras point partial ; tu as reçu du ciel le discernement, et j’y ajoute le don d’inspirer la confiance ; marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien : tu seras partout bien reçu. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre I, l'incipit · Lire l'œuvre

Une gravure en longueur : des colonnes en ruine sur une terrasse au pied d'une montagne
Les ruines de Persépolis vues de l'ouest, gravure des « Voyages du chevalier Chardin en Perse », édition de 1735 ✱Persépolis, la capitale perse que l'ange Ituriel menace de détruire : voici ses ruines au XVIIIe siècle.Domaine public · Wikimedia Commons
Texte 2 · Le soldat et le capitaine

Babouc monta sur son chameau et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar l’armée persane qui allait combattre l’armée indienne. Il s’adressa d’abord à un soldat qu’il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. « Par tous les dieux, dit le soldat, je n’en sais rien. Ce n’est pas mon affaire ; mon métier est de tuer et d’être tué pour gagner ma vie ; il n’importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Indiens, car on dit qu’ils donnent près d’une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n’en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. »

Babouc, ayant fait un petit présent au soldat, entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. « Comment voulez-vous que je le sache ? dit le capitaine, et que m’importe ce beau sujet ? J’habite à deux cents lieues de Persépolis ; j’entends dire que la guerre est déclarée ; j’abandonne aussitôt ma famille et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n’ai rien à faire. — Mais, vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous ? — Non, dit l’officier, il n’y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s’égorge. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre I, Babouc à la guerre · Lire l'œuvre

Texte 3 · « Des hommes ou des bêtes féroces ? »

Babouc, étonné, s’introduisit chez les généraux ; il entra dans leur familiarité. L’un d’eux lui dit enfin : « La cause de cette guerre, qui désole depuis vingt ans l’Asie, vient originairement d’une querelle entre un eunuque d’une femme du grand roi de Perse et un commis d’un bureau du grand roi des Indes. Il s’agissait d’un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d’une darique. […] La querelle s’échauffa. On mit de part et d’autre en campagne une armée d’un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient ; l’univers souffre, et l’acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu’ils n’agissent que pour le bonheur du genre humain ; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes détruites et quelques provinces ravagées. »

Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et le général indien s’empressèrent de donner bataille ; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations ; il fut témoin des manœuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu’ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes ; il vit des soldats qui achevaient d’égorger leurs camarades expirants pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Il entra dans les hôpitaux où l’on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. « Sont-ce là des hommes, s’écria Babouc, ou des bêtes féroces ? Ah ! je vois bien que Persépolis sera détruite. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre I, la cause de la guerre et la bataille · Lire l'œuvre

[Dans le camp des Indiens, Babouc voit « les mêmes excès », mais apprend aussi des actions de générosité : « Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes ? » La paix est déclarée ; Babouc court à Persépolis.]

Carte mentale de l'étapeguerreVoir dans le Lexique →
4Pause lecture 2 · Textes 4 à 6

Babouc découvre Persépolis

Chapitres II à VI : une ville laide et belle ; des mœurs choquantes ; deux « spectacles »

Une grande place entourée de palais, avec une statue équestre au centre et une foule de baraques et de promeneurs
Jean Duplessi-Bertaux, « Foire St Ovide », la foire sur la place Vendôme à Paris, dessin, 1762 (musée Carnavalet) ✱Le Paris caché sous Persépolis : une place royale et sa foule, l'image de l'encadré « Observer ».Domaine public · Wikimedia Commons

[Chapitre II. Babouc entre dans Persépolis par l'ancienne entrée, « toute barbare », dont « la rusticité dégoûtante offensait les yeux ».]

Texte 4 · « Leurs temples sont pavés de cadavres ! »
Portrait de Voltaire
Voltaire1694 – 1778

Babouc se mêla dans la foule d’un peuple composé de ce qu’il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d’un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu’il y remarqua, à l’argent que quelques personnes donnaient à d’autres pour avoir droit à s’asseoir, il crut être dans un marché où l’on vendait des chaises de paille ; mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux, en faisant semblant de regarder fixement devant elles et en regardant les hommes de côté, il s’aperçut qu’il était dans un temple. Des voix aigres, rauques, sauvages, discordantes, faisaient retentir la voûte de sons mal articulés, qui faisaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves, au cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles ; mais il fut prêt de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre dont s’exhalait une odeur empestée ; ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus.

« Quoi ! s’écria Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la Divinité ! Quoi ! leurs temples sont pavés de cadavres ! Je ne m’étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent Persépolis. […] Ah ! la vilaine ville que Persépolis ! Apparemment que les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle, et pour la peupler d’habitants moins malpropres et qui chantent mieux. La Providence peut avoir ses raisons ; laissons-la faire. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre II, Babouc au temple · Lire l'œuvre

Texte 5 · « Une ville charmante »

Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouc devait aller dîner à l’autre bout de la ville, chez une dame pour laquelle son mari, officier de l’armée, lui avait donné des lettres. […] Il remarqua des fontaines publiques, lesquelles, quoique mal placées, frappaient les yeux par leur beauté ; des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui avaient gouverné la Perse ; d’autres places où il entendait le peuple s’écrier : « Quand verrons-nous ici le maître que nous chérissons ? » Il admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les quais superbes et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une maison immense où des milliers de vieux soldats blessés et vainqueurs rendaient chaque jour grâce au Dieu des armées. Il entra enfin chez la dame qui l’attendait à dîner avec une compagnie d’honnêtes gens. La maison était propre et ornée, le repas délicieux, la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d’elle ; et Babouc disait en lui-même à tout moment : « L’ange Ituriel se moque du monde de vouloir détruire une ville charmante. »

[…]

Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n’eût raison. Le talent qu’il avait d’attirer la confiance le mit dès le jour même dans les secrets de la dame ; elle lui confia son goût pour le jeune mage, et l’assura que dans toutes les maisons de Persépolis il trouverait l’équivalent de ce qu’il avait vu dans la sienne. Babouc comprit qu’une telle société ne pouvait subsister ; que la jalousie, la discorde, la vengeance, devaient désoler toutes les maisons ; que les larmes et le sang devaient couler tous les jours ; […] et qu’enfin Ituriel faisait fort bien de détruire tout d’un coup une ville abandonnée à de continuels désordres.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitres III et IV, la ville et le dîner · Lire l'œuvre

Une fontaine à arcades domine un marché animé, plein de marchandes et d'étals
Alphonse Lamotte, la fontaine des Innocents au XVIIIe siècle, gravure, 1878 ✱Une des « fontaines publiques » que Babouc admire : la fontaine des Innocents, au milieu du marché.Domaine public · Wikimedia Commons

[Chapitre V. Un jeune magistrat de vingt-cinq ans, qui a acheté sa charge, fait travailler à sa place un vieil avocat ; un jeune officier explique qu'il a lui aussi acheté « le droit d'affronter la mort » ; un « gros homme » se plaint de n'avoir gagné que trois cent mille dariques : c'est l'un des « quarante rois plébéiens » qui tiennent à bail l'empire de Perse.]

Texte 6 · Deux « spectacles »

Après dîner il alla dans un des plus superbes temples de la ville ; il s’assit au milieu d’une troupe de femmes et d’hommes qui étaient venus là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine élevée, qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n’avait pas besoin d’être divisé ; il prouva méthodiquement tout ce qui était clair, il enseigna tout ce qu’on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors d’haleine.

Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique qu’on donnait tous les jours de l’année ; c’était dans une espèce de basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles citoyennes de Persépolis, les plus considérables satrapes, rangés avec ordre, formaient un spectacle si beau que Babouc crut d’abord que c’était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient des rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce palais ; leur langage était très différent de celui du peuple ; il était mesuré, harmonieux et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n’était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l’admiration publique. Le devoir des rois, l’amour de la vertu, les dangers des passions, étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants que Babouc versa des larmes. Il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu’il venait d’entendre, ne fussent les prédicateurs de l’empire ; il se proposa même d’engager Ituriel à les venir entendre, bien sûr qu’un tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre VI, le sermon et le théâtre · Lire l'œuvre

Carte mentale de l'étapesatireVoir dans le Lexique →
5Pause lecture 3 · Textes 7 à 10

Persépolis au double visage

Chapitres VI à IX : les marchands et les mages ; les pédants ; les lettrés

Texte 7 · Le marchand
Portrait de Voltaire
Voltaire1694 – 1778

De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance, l’y mena ; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu’il ne valait. Son ami de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte : c’était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse, que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir. « Comment se peut-il, s’écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux, après n’avoir pas eu de honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur ? — Il n’y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse ; mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu’il ne vaut : je vous l’ai vendu dix fois davantage, et cela est si vrai que, si dans un mois vous voulez le revendre, vous n’en aurez pas même le dixième. Mais rien n’est plus juste : c’est la fantaisie des hommes qui met le prix à ces choses frivoles ; c’est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j’emploie, c’est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux, c’est elle qui excite l’industrie, qui entretient le goût, la circulation et l’abondance. Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu’à vous, et par là je suis utile à l’empire. » Babouc, après avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre VI, chez les marchands · Lire l'œuvre

Texte 8 · Les mages

Babouc, fort incertain sur ce qu’il devait penser de Persépolis, résolut de voir les mages et les lettrés : car les uns étudient la sagesse, et les autres la religion ; et il se flatta que ceux-là obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin il se transporta dans un collège de mages. L’archimandrite lui avoua qu’il avait cent mille écus de rente pour avoir fait vœu de pauvreté, et qu’il exerçait un empire assez étendu en vertu de son vœu d’humilité ; après quoi il laissa Babouc entre les mains d’un petit frère, qui lui fit les honneurs.

[Chaque maison de mages demande à Babouc de la conserver et de détruire les autres ; un « demi-mage » réclame sa protection contre le « Grand-Lama ».]

Babouc frémit de la folie de ces hommes qui faisaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient renoncé au monde, de l’ambition et de la convoitise orgueilleuse de ceux qui enseignaient l’humilité et le désintéressement ; il conclut qu’lturiel avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre VII, chez les mages · Lire l'œuvre

Texte 9 · Les pédants

Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint deux fois plus qu’il n’en avait demandé, comme les guêpes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger et de parler ; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la maison. Si quelqu’un d’eux disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l’avoir pas dit. Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parce qu’ils n’avaient pas de si grands objets d’ambition. Chacun d’eux briguait une place de valet et une réputation de grand homme ; ils se disaient en face des choses insultantes, qu’ils croyaient des traits d’esprit. Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L’un d’eux le pria tout bas d’exterminer un auteur qui ne l’avait pas assez loué il y avait cinq ans. Un autre demanda la perte d’un citoyen qui n’avait jamais ri à ses comédies. Un troisième demanda l’extinction de l’Académie, parce qu’il n’avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun d’eux s’en alla seul ; car il n’y avait pas dans toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc jugea qu’il n’y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction générale.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre VIII, le dîner des lettrés · Lire l'œuvre

Texte 10 · Le vieux lettré

Il jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le soir à la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n’était point venu grossir le nombre de ces parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule, connaissait les hommes, en faisait usage, et se communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu’il avait lu et de ce qu’il avait vu.

« Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré ; mais dans tous les temps, et dans tous les pays, et dans tous les genres, le mauvais fourmille et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le rebut de la pédanterie, parce que, dans toutes les professions, ce qu’il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le plus d’impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles ; il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention. » Dans le temps qu’il parlait ainsi un autre lettré les joignit ; leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés au-dessus des préjugés, et si conformes à la vertu, que Babouc avoua n’avoir jamais rien entendu de pareil. « Voilà des hommes, disait-il tout bas, à qui l’ange Ituriel n’osera toucher, ou il sera bien impitoyable. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre IX, Babouc et les sages lettrés · Lire l'œuvre

[Les lettrés montrent à Babouc que le bien, « caché », résulte parfois des abus eux-mêmes : les sociétés de mages se freinent les unes les autres et enseignent toutes la même morale. Babouc soupçonne qu'il pourrait en être des mœurs de Persépolis comme de ses édifices : les uns dignes de pitié, les autres admirables.]

Carte mentale de l'étapepréjugéVoir dans le Lexique →
6Pause lecture 4 · Textes 11 à 13

« Si tout n’est pas bien, tout est passable »

Chapitres X à XII : un procès instructif ; la visite au ministre ; la fin du conte

Dessin d'un vitrail : un homme sort à mi-corps de la gueule d'un gros poisson
Jonas et la baleine, détail du vitrail de la Rédemption de la cathédrale Saint-Jean de Lyon, dessin de Lucien Bégule ✱Jonas sort du ventre du poisson : Voltaire compare son sort à celui de Babouc dans la dernière phrase.Domaine public · Wikimedia Commons

[Chapitre X, début. Babouc reconnaît devant son lettré que les mages sont utiles ; mais il s’indigne que de jeunes magistrats achètent leur charge « dès qu’ils ont appris à monter à cheval » : mieux vaudrait, selon lui, confier gratuitement ces places aux vieux jurisconsultes.]

Texte 11 · Un procès instructif
Portrait de Voltaire
Voltaire1694 – 1778

Le lettré lui répliqua : « Vous avez vu notre armée avant d’arriver à Persépolis ; vous savez que nos jeunes officiers se battent très bien, quoiqu’ils aient acheté leurs charges ; peut-être verrez-vous que nos jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu’ils aient payé pour juger. »

Il le mena le lendemain au grand tribunal, où l’on devait rendre un arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions : ils alléguaient cent lois, dont aucune n’était applicable au fond de la question ; ils regardaient l’affaire par cent côtés, dont aucun n’était dans son vrai jour ; les juges décidèrent plus vite que les avocats ne doutèrent. Leur jugement fut presque unanime ; ils jugèrent bien, parce qu’ils suivaient les lumières de la raison, et les autres avaient opiné mal, parce qu’ils n’avaient consulté que leurs livres.

Babouc conclut qu’il y avait souvent de très bonnes choses dans les abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui l’avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent ; car, l’empereur ayant eu besoin d’argent, il trouva en une heure, par leur moyen, ce qu’il n’aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui rendaient en pluie ce qu’ils en recevaient. D’ailleurs les enfants de ces hommes nouveaux, souvent mieux élevés que ceux des familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux ; car rien n’empêche qu’on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme d’État habile, quand on a eu un père bon calculateur.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre X, au grand tribunal · Lire l'œuvre

[Chapitre XI, début. Babouc pardonne peu à peu aux financiers, aux magistrats, aux lettrés et aux mages ; mais « les galanteries des dames » le remplissent encore « d’inquiétude et d’effroi ».]

Texte 12 · La visite au ministre

Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines, il se fit mener chez un ministre ; mais il tremblait toujours en chemin que quelque femme ne fût assassinée en sa présence par son mari. Arrivé chez l’homme d’État, il resta deux heures dans l’antichambre sans être annoncé, et deux heures encore après l’avoir été. […] L’antichambre était remplie de dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, de juges, de marchands, d’officiers, de pédants ; tous se plaignaient du ministre. L’avare et l’usurier disaient : « Sans doute cet homme-là pille les provinces » ; le capricieux lui reprochait d’être bizarre ; le voluptueux disait : « Il ne songe qu’à ses plaisirs » ; l’intrigant se flattait de le voir bientôt perdu par une cabale ; les femmes espéraient qu’on leur donnerait bientôt un ministre plus jeune.

Babouc entendait leurs discours ; il ne put s’empêcher de dire : « Voilà un homme bien heureux ; il a tous ses ennemis dans son antichambre ; il écrase de son pouvoir ceux qui l’envient ; il voit à ses pieds ceux qui le détestent. » Il entra enfin : il vit un petit vieillard courbé sous le poids des années et des affaires, mais encore vif et plein d’esprit.

Babouc lui plut, et il parut à Babouc un homme estimable. La conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu’il était un homme très malheureux ; qu’il passait pour riche, et qu’il était pauvre ; qu’on le croyait tout-puissant, et qu’il était toujours contredit ; qu’il n’avait guère obligé que des ingrats, et que, dans un travail continuel de quarante années, il avait eu à peine un moment de consolation. Babouc en fut touché, et pensa que si cet homme avait fait des fautes, et si l’ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait pas l’exterminer, mais seulement lui laisser sa place.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre XI, chez le ministre · Lire l'œuvre

[Chapitre XII, début. La belle dame chez qui Babouc a dîné fait irruption chez le ministre et obtient une place pour son mari ; elle emmène Babouc souper avec son mari, la maîtresse de celui-ci et son « petit mage », puis l’invite chez la belle Téone. Ce passage est étudié dans « Vers le brevet » (Texte 14).]

Texte 13 · La statue de Babouc

Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient tous les plaisirs ; Téone régnait sur eux ; elle savait parler à chacun son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres ; elle plaisait sans presque le vouloir ; elle était aussi aimable que bienfaisante ; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualités, elle était belle.

Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu’il était d’un génie, s’aperçut que, s’il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour Téone. Il s’affectionnait à la ville, dont le peuple était poli, doux et bienfaisant, quoique léger, médisant et plein de vanité. Il craignait que Persépolis ne fût condamnée ; il craignait même le compte qu’il allait rendre.

Voici comme il s’y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles ; il la porta à Ituriel : « Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue, parce que tout n’y est pas or et diamants ? » Ituriel entendit à demi-mot ; il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et de laisser aller le monde comme il va. Car, dit-il, si tout n’est pas bien, tout est passable. On laissa donc subsister Persépolis ; et Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas qui se fâcha de ce qu’on ne détruisait pas Ninive. Mais, quand on a été toujours dans le corps d’une baleine, on n’est pas de si bonne humeur que quand on a été à l’opéra, à la comédie, et qu’on a soupé en bonne compagnie.

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre XII, la fin du conte · Lire l'œuvre

Carte mentale de l'étapesymboleVoir dans le Lexique →
7Vers le brevet · Texte 14

La colère de la belle dame

Sujet d’entraînement : questions, réécriture et rédaction sur le chapitre XII

Le manuscrit de l’édition propose, à la fin de la quatrième pause lecture, un sujet complet sur le modèle du brevet : questions sur le texte et sur la langue (15 points), réécriture (5 points) et rédaction (5 points). Le texte va de « Tandis qu’il parlait » à « chez la belle Téone ».

Texte 14 · La colère de la belle dame
Portrait de Voltaire
Voltaire1694 – 1778

Tandis qu’il parlait au ministre entre brusquement la belle dame chez qui Babouc avait dîné. On voyait dans ses yeux et sur son front les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches contre l’homme d’État ; elle versa des larmes ; elle se plaignit avec amertume de ce qu’on avait refusé à son mari une place où sa naissance lui permettait d’aspirer, et que ses services et ses blessures méritaient ; elle s’exprima avec tant de force, elle mit tant de grâces dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d’adresse, elle fit valoir les raisons avec tant d’éloquence, qu’elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.

Babouc lui donna la main. « Est-il possible, Madame, lui dit-il, que vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n’aimez point, et dont vous avez tout à craindre ? – Un homme que je n’aime point ? s’écria-t-elle. Sachez que mon mari est le meilleur ami que j’aie au monde, qu’il n’y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon amant, et qu’il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse. […] nous soupons ensemble ce soir avec mon mari et mon petit mage : venez partager notre joie. »

La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé plongé dans la douleur, revit sa femme avec des transports d’allégresse et de reconnaissance ; il embrassait tour à tour sa femme, sa maîtresse, le petit mage et Babouc. L’union, la gaieté, l’esprit et les grâces furent l’âme de ce repas. « Apprenez, lui dit la belle dame chez laquelle il soupait, que celles qu’on appelle quelquefois de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d’un très honnête homme ; et, pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la belle Téone. »

Voltaire, Le Monde comme il va (1748), chapitre XII, la belle dame · Lire l'œuvre

Voir la correction

Éléments de réponse

✱I. « Parlait » est à l’imparfait : action d’arrière-plan, en cours, que vient interrompre l’action de premier plan. « Entre » est au présent de narration : il rend l’irruption de la dame plus vive et plus brusque. La subordonnée de conséquence « qu’elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari » dépend des quatre propositions principales juxtaposées, construites sur « tant de… » : le rapport logique est la conséquence. La dame est éloquente (elle parle bien et persuade), habile, gracieuse ; elle agit dans l’intérêt de son mari.

✱II. « Babouc lui donna la main et lui demanda s’il était possible qu’elle se fût donné toute cette peine pour un homme qu’elle n’aimait point et dont elle avait tout à craindre. » Babouc croyait qu’un mari trompé et une épouse infidèle ne pouvaient que se haïr. « Aie » est au subjonctif présent : le subjonctif est appelé par le superlatif « le meilleur ami » dans la proposition relative.

✱III. Les convives sont la dame, son mari, la maîtresse du mari, le « petit mage » amant de la dame, et Babouc : la femme, le mari, la maîtresse et l’amant soupent ensemble dans la bonne humeur. Compléments circonstanciels : « enfin » (adverbe, temps), « avec des transports d’allégresse et de reconnaissance » (groupe nominal prépositionnel, manière), « tour à tour » (locution adverbiale, manière). Les deux séries : « sa femme, sa maîtresse, le petit mage et Babouc » ; « l’union, la gaieté, l’esprit et les grâces ». La tonalité est plaisante, ironique. Babouc comprend que les « galanteries » de Persépolis ne mènent pas forcément aux drames qu’il redoutait.

8Après la lecture

Divertir, réfléchir et dénoncer

Le conte philosophique ; une autre satire de la société, la Fable des abeilles ; Persépolis et Babylone

Une immense tour ronde en construction, à étages, au bord de la mer, avec un roi et des ouvriers au premier plan
Pieter Bruegel l'Ancien, « La Tour de Babel », huile sur bois, 1563 (Vienne, Kunsthistorisches Museum) ✱La tour de Babel, symbole de l'orgueil des hommes : relis l'encadré « Persépolis et Babylone ».Domaine public · Wikimedia Commons

Une autre satire de la société : la ruche de Mandeville

✱Le dossier de l’édition rapproche le conte de Voltaire d’une fable en vers de Bernard Mandeville, médecin et écrivain installé à Londres, publiée en 1705 puis augmentée sous le titre La Fable des abeilles [dates à vérifier]. Une ruche prospère grâce aux vices de ses habitants ; quand Jupiter les rend tous honnêtes, elle s’appauvrit et se vide.

« Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique »

Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre. Estimée chez les étrangers, elle tenait la balance des autres ruches. Tous ses membres à l’envi prodiguaient pour sa conservation leurs vies et leurs biens. Tel était l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. Dès que la vertu, instruite par les ruses politiques, eut appris mille heureux tours de finesse, et qu’elle se fut liée d’amitié avec le vice, les plus scélérats faisaient quelque chose pour le bien commun.

Les fourberies de l’État conservaient le tout, quoique chaque citoyen s’en plaignît. L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres. […] Le luxe fastueux occupait des millions de pauvres. La vanité, cette passion si détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore. L’envie même et l’amour-propre, ministres de l’industrie, faisaient fleurir les arts et le commerce.

Bernard Mandeville, La Fable des abeilles, trad. Jean Bertrand, Londres, 1740 (extrait)

Page de titre d'un livre ancien en anglais, imprimé à Londres en 1724
Page de titre de « The Fable of the Bees » de Bernard Mandeville, troisième édition, Londres, 1724 ✱La fable anglaise dont tu lis un extrait traduit : « vices privés, bienfaits publics », dit son sous-titre.Domaine public · Wikimedia Commons
Carte mentale de l'étapeconte philosophiqueVoir dans le Lexique →
9Bilan

Babouc, juge de Persépolis

Mobiliser ses connaissances avant l’évaluation · les mots du conte philosophique

Ce que Babouc condamne, puis excuse

✱
Ce qu’il voitCe qu’il condamne d’abordCe qu’il découvre ensuite
La guerre (ch. I)Une guerre absurde, née d’une querelle minusculeDes actes d’humanité dans les deux camps
Le temple (ch. II)Des morts enterrés là où l’on prie, une ville laideD’autres temples, des places et des palais magnifiques
Les mœurs (ch. IV-V)Les galanteries, les charges achetéesDes officiers braves, des juges qui jugent bien
Marchands, mages, lettrés (ch. VI-IX)Le marchand qui surfait, les mages querelleurs, les pédantsUn marchand honnête, des mages vertueux, de vrais sages
Le ministre (ch. XI)Un homme puissant que tous accusentUn vieillard malheureux qui gouverne difficilement
La belle dame, Téone (ch. XII)Une femme infidèleDes femmes généreuses et bienfaisantes

Mémento : les mots de la séquence

✱
Conte philosophique
Récit bref, souvent merveilleux ou exotique, qui divertit tout en faisant réfléchir et en critiquant la société.
Regard naïf
Regard d’un personnage étranger qui découvre une société et en fait voir les absurdités.
Satire
Critique moqueuse d’un groupe social ou de ses mœurs.
Ironie, antiphrase
Dire le contraire de ce qu’on pense pour faire entendre une critique : « honnêtes gens ».
Implicite, allusion
Ce que le texte laisse comprendre sans le dire : Persépolis renvoie à Paris.
Antithèse
Rapprochement de deux mots ou idées opposés : « les plus précieuses et les plus viles ».
Symbole
Objet qui représente une idée : la statue d’or et de boue représente Persépolis.
Morale
Leçon que le récit permet de tirer, parfois formulée explicitement.
Les Lumières
Mouvement d’idées du XVIIIe siècle qui veut éclairer les hommes par la raison et combattre les préjugés.

Sources : manuscrits de l’édition du Monde comme il va publiée par Etienne Buraud chez Nathan (dossiers de 2006-2007) : texte annoté du conte (version « Lire » du 25 septembre 2006), « Avant la lecture » (biographie de Voltaire, contexte, « Qui sont-ils ? »), pauses lecture 1 à 4 (questions, QCM, « Du texte à l’image », « À vous de jouer ! », « Vers le brevet »), « Après la lecture » (entraînement au brevet, « Le conte philosophique », extrait de La Fable des abeilles), « Persépolis et Babylone dans l’imaginaire du XVIIIe siècle », « À lire, à voir ». Textes de Voltaire et de Mandeville (traduction de 1740) du domaine public ; le tableau de Pierre Albert-Birot et les films cités sont protégés : ils ne sont pas reproduits ; le passage de la Genèse est résumé. Questions et consignes adaptées au tutoiement. Les compléments rédigés pour ce manuel (encadrés « Du texte à l’image » signalés, comparaison avec Mandeville, éléments de réponse du sujet de brevet, tableau-bilan et mémento) sont signalés « Ajout pédagogique ».

AaMémento

Lexique

Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.

Les cartes mentales ✱

Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.

Carte mentale ✱Lumièresnom féminin pluriel
Synonymes

siècle des Lumièresphilosophie des LumièresXVIIIe siècle

Antonymes

obscurantismeignorancefanatismesuperstition

Dérivés

lumièren. f.lumineuxadj.luminositén. f.luminairen. m.illuminerv.illuminationn. f.allumerv.

Champ lexical

raisonprogrèstolérancelibertéphilosopheEncyclopédie

Étymologie
  • lumen, luminis latin : lumière, clarté
  • luminaria latin tardif : flambeaux, astres, d'où « lumière »
  • Aufklärung allemand : éclaircissement, nom allemand des Lumières
Expressions
  • le siècle des Lumières : le XVIIIe siècle
  • éclairer les hommes : les instruire par la raison
  • avoir des lumières sur un sujet : en avoir des connaissances
  • « Ose savoir ! » : devise des Lumières selon Kant (Sapere aude)
Références culturelles
  • Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748Montesquieu y analyse les lois et les régimes politiques par la raison et défend la séparation des pouvoirs.
  • Diderot et d'Alembert, Encyclopédie, 1751-1772Cette œuvre collective veut rassembler et diffuser tous les savoirs pour éclairer le public.
  • Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763À partir de l'affaire Calas, Voltaire combat le fanatisme religieux au nom de la raison et de la tolérance.
  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762Rousseau y fonde la légitimité politique sur la volonté générale et la souveraineté du peuple.
  • Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784Kant y définit les Lumières comme la sortie de l'homme hors de sa minorité, sous la devise Sapere aude.
Carte mentale ✱guerrenom féminin
Synonymes

conflitcombatbataillehostilités

Antonymes

paixtrêvearmisticeconcorde

Dérivés

guerriern. m. et adj.guerroyerv.aguerrirv.après-guerren. m.avant-guerren. m.guérillan. f.

Champ lexical

soldatmassacrearméehéroïsmechamp de batailleviolence

Étymologie
  • werra francique : désordre, querelle, d'où « guerre »
  • bellum latin : guerre, d'où belliqueux, belligérant
  • guerrier, guerroyer mots de la même famille
Expressions
  • une « boucherie héroïque » : l'oxymore de Voltaire pour la guerre (Candide)
  • de guerre lasse : en renonçant à résister
  • à la guerre comme à la guerre : il faut s'adapter aux circonstances
Références culturelles
  • La Fontaine, « Les Deux Coqs », Fables, 1678La guerre de deux coqs pour une poule, rapprochée de celle de Troie, en montre la vanité.
  • Voltaire, Le Monde comme il va, 1748Babouc découvre une guerre dont les soldats eux-mêmes ignorent la cause.
  • Voltaire, Candide, 1759La « boucherie héroïque » entre Abares et Bulgares dénonce l'absurdité de la guerre.
  • Voltaire, Dictionnaire philosophique (« Guerre »), 1764Voltaire y dénonce la guerre comme un fléau voulu par les princes et béni par les Églises.
  • Erich Maria Remarque, À l'ouest rien de nouveau, 1929Le roman raconte l'horreur des tranchées vue par un jeune soldat allemand.
Carte mentale ✱satirenom féminin
Synonymes

critiquerailleriemoqueriepamphletcaricature

Antonymes

élogelouangeapologiepanégyrique

Dérivés

satiriqueadj.satiriquementadv.satiristen. m.saturerv.satiétén. f.

Champ lexical

ironiecaricaturedénonciationmoquerievicerire

Étymologie
  • satura latin : mélange, macédoine (lanx satura, plat garni de fruits variés)
  • satur latin : rassasié, plein
  • satyre faux ami : créature mythologique grecque, sans lien d'origine
Expressions
  • une satire mordante : une critique féroce
  • faire la satire de : se moquer d'un travers pour le dénoncer
  • « Castigat ridendo mores » : latin : elle corrige les mœurs en riant (devise de la comédie)
Références culturelles
  • Juvénal, Satires, début du IIe siècleJuvénal attaque avec violence les vices de Rome ; on lui doit « du pain et des jeux ».
  • Nicolas Boileau, Satires, 1666Boileau y raille les mauvais poètes et les embarras de Paris.
  • Molière, Le Médecin malgré lui, 1666Molière y fait la satire des médecins, de leur jargon latin et de leur charlatanisme.
  • Victor Hugo, Châtiments, 1853Satire politique féroce contre Napoléon III, le « Napoléon le Petit ».
Carte mentale ✱préjugénom masculin
Synonymes

idée reçuea prioriparti prisclichéstéréotype

Antonymes

impartialitéobjectivitéouverture d'esprittolérance

Champ lexical

jugementapparenceopinionraisonignoranceintolérance

Étymologie
  • praejudicium latin : jugement porté d'avance
  • prae latin : avant
  • judicium latin : jugement, de judex, le juge
Expressions
  • avoir des préjugés : juger avant de connaître
  • un préjugé favorable : une opinion positive formée d'avance
  • combattre les préjugés : le combat des philosophes des Lumières
Références culturelles
  • Voltaire, Le Monde comme il va, 1748
  • Montesquieu, Lettres persanes, 1721
  • Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763
  • Jane Austen, Orgueil et Préjugés, 1813
Carte mentale ✱symbolenom masculin
Synonymes

emblèmeallégoriesigneimagefigure

Champ lexical

signesensreprésenterinterprétationallégoriemorale

Étymologie
  • sumbolon grec : signe de reconnaissance, objet coupé en deux dont chacun gardait une moitié
  • sumballein grec : mettre ensemble, rapprocher
  • symbolus latin : signe de reconnaissance
Expressions
  • la colombe, symbole de la paix : un animal qui représente une idée
  • la balance, symbole de la justice : un objet qui représente une idée
  • un geste symbolique : un acte qui vaut surtout par ce qu'il signifie
Références culturelles
  • Voltaire, Le Monde comme il va, 1748
  • Jean de La Fontaine, Fables, 1668
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857
Carte mentale ✱conte philosophiquenom masculin
Synonymes

apologuerécit philosophiquefable philosophique

Dérivés

conterv.conteurn. m.raconterv.philosophen. m.philosophien. f.philosopherv.philosophiquementadv.

Champ lexical

naïvetévoyageironiecritiquemoraleLumières

Étymologie
  • computare latin : calculer ; d'où « conter », énumérer puis raconter
  • philosophia grec : amour de la sagesse (philos : ami ; sophia : sagesse)
Expressions
  • « Il faut cultiver notre jardin » : la morale finale de Candide
  • « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » : la formule de Pangloss, raillée par Voltaire
  • le regard naïf : un étranger découvre le monde et en montre les absurdités
Références culturelles
  • Voltaire, Zadig, 1747Zadig, sage poursuivi par le malheur, s'interroge sur la Providence au fil d'aventures orientales.
  • Voltaire, Le Monde comme il va, 1748Babouc observe Persépolis et découvre que le bien et le mal y sont inséparables.
  • Voltaire, Micromégas, 1752Un géant venu de Sirius visite la Terre et relativise l'orgueil et le savoir des hommes.
  • Voltaire, Candide ou l'Optimisme, 1759Les malheurs de Candide réfutent l'optimisme de Pangloss, caricature de la pensée de Leibniz.
  • Voltaire, L'Ingénu, 1767Un Huron découvre la France de Louis XIV et en critique l'intolérance et l'arbitraire.
10IAPour aller plus loin

Activités avec l'IA ✱

Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).

Trois règles avant de commencer
  • L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
  • Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
  • L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1

Babouc fait son rapport à Ituriel

En classe25 min

Objectif. Suivre l'évolution du jugement de Babouc sur Persépolis (pauses lecture 1 à 4) et vérifier ce que l'IA lui fait dire.

  1. Relis le bilan « Ce que Babouc condamne, puis excuse ».
  2. Le professeur fait jouer Babouc à l'IA devant la classe, au moment de rendre compte à Ituriel.
  3. Posez-lui des questions sur la guerre, le temple, le marchand, les lettrés, le ministre.
  4. Pour chaque réponse, retrouvez le chapitre correspondant ; notez ce qui est inventé.
À écrire à l'IA

Joue Babouc, le Scythe du conte de Voltaire Le Monde comme il va (1748), qui revient de Persépolis pour rendre compte à l'ange Ituriel. Des élèves de 3e te posent des questions. Réponds en 3 phrases, en restant fidèle aux épisodes du conte, et dis « je ne m'en souviens pas » si tu n'es pas sûr.

Garde ton esprit critique. L'IA peut confondre avec Candide ou Zadig, ou inventer des épisodes. Chaque réponse doit correspondre à un chapitre du livre.

2

La colère de la belle dame : ma réécriture d'abord

À la maison30 min

Objectif. S'entraîner à la réécriture du brevet (faire de la dame la narratrice du chapitre XII) et faire vérifier les accords.

  1. Relis le texte 14 et la consigne de réécriture.
  2. Réécris seul le premier paragraphe en commençant par la phrase imposée.
  3. Colle le texte de Voltaire (domaine public) et ta réécriture dans l'IA, et demande-lui de repérer tes erreurs, sans corriger à ta place.
  4. Corrige toi-même chaque erreur signalée, après l'avoir vérifiée avec ta grammaire.
À écrire à l'IA

Voici un paragraphe de Voltaire (Le Monde comme il va, chapitre XII) et ma réécriture : je devais faire de la dame la narratrice, à la 1re personne. Je colle les deux textes ci-dessous. Ne réécris pas le paragraphe. Souligne seulement les mots où j'ai fait une erreur de personne, de temps ou d'accord, et dis quelle règle revoir.

Garde ton esprit critique. L'IA se trompe parfois sur les accords du participe passé et peut signaler une erreur qui n'en est pas une. Vérifie chaque remarque avec une règle de grammaire avant de corriger.

3

Mandeville et Voltaire : comparer les analyses

À la maison30 min

Objectif. Comparer la ruche de La Fable des abeilles et Persépolis : les vices des particuliers font-ils la prospérité publique ?

  1. Relis l'extrait de Mandeville et les questions « Comparer : la ruche et Persépolis ».
  2. Écris seul un paragraphe de comparaison (8 lignes) avec un exemple de chaque texte.
  3. Demande la même comparaison à l'IA.
  4. Note une idée juste qu'elle ajoute et une erreur ou une généralité vide.
À écrire à l'IA

Compare en 8 lignes La Fable des abeilles de Bernard Mandeville (1714) et le conte de Voltaire Le Monde comme il va (1748) : comment chacun montre-t-il que les vices des hommes peuvent servir la société ? Donne un exemple précis de chaque texte. Je suis en 3e.

Garde ton esprit critique. Vérifie que les exemples donnés pour Persépolis viennent bien du conte (le marchand, les juges, le ministre). L'IA peut prêter à Voltaire une thèse plus tranchée que la sienne.

4

Écrire à la manière de Babouc

En classe ou à la maison35 min

Objectif. Réinvestir le regard étranger et naïf de Babouc dans un texte argumentatif (« À vous de jouer ! », pause lecture 2).

  1. Écris seul la description d'une scène de la vie d'aujourd'hui (un supermarché, un match…) vue par un visiteur qui ne la comprend pas (12 lignes).
  2. Donne ton texte à l'IA et demande-lui ce qu'il dénonce, sans lui dire ta réponse.
  3. Si l'IA ne trouve pas ce que tu dénonces, ton ironie est trop discrète ; si elle le trouve trop facilement, elle est peut-être trop appuyée. Retravaille ton texte.
À écrire à l'IA

Voici un court texte que j'ai écrit en 3e à la manière de Babouc dans Le Monde comme il va de Voltaire : un étranger découvre une scène de notre vie (je le colle ci-dessous). Ne le réécris pas. Dis-moi ce que tu penses que le texte dénonce et quels mots te l'ont fait comprendre.

Garde ton esprit critique. L'IA est un lecteur parmi d'autres : vérifie que les mots qu'elle cite sont bien dans ton texte. Fais-le relire aussi par un camarade ou un adulte et compare.