Études d'œuvres intégrales, publications d'Etienne Buraud chez Nathan
9 textes1 à retenir
Créé en septembre 2005Programme officielLe programme en vigueur et ses liens
Programme du cycle 4 de 2015, modifié en 2020 (BO n° 31 du 30 juillet 2020), toujours en vigueur en 4e en 2026-2027 ; le nouveau programme (BO n° 10 du 5 mars 2026) s'appliquera en 4e à la rentrée 2027.
Les 6 textes de la séquence que l'on peut dater, dans l'ordre chronologique. Clique ou touche un auteur pour lire sa biographie, un titre pour aller au texte.
Écrivain français du XIXe siècle, élève et ami de Flaubert, Maupassant est l'un des maîtres de la nouvelle réaliste. Il en a écrit environ trois cents, qui peignent les paysans normands, les petits employés ou la guerre de 1870, comme Boule de suif (1880) et La Parure, étudiées sur le site. Il a aussi écrit des récits fantastiques, comme Le Horla, et le roman Bel-Ami (1885).
Romancier français du XIXe siècle, Gustave Flaubert travaillait longuement chacune de ses phrases, à la recherche du style parfait. Son roman Madame Bovary (1857), étudié sur le site, raconte l'histoire d'Emma, une jeune femme qui s'ennuie et rêve d'une autre vie ; il lui a valu un procès. Il a aussi écrit L'Éducation sentimentale (1869).
Lire une nouvelle réaliste : Boule de suif de Maupassant, d'après l'édition Nathan d'Etienne Buraud
Cette séquence reprend le travail qu'Etienne Buraud a publié chez Nathan : une édition de Boule de suif pour le collège (texte annoté, questionnaires, dossier d'images) et son livret de l'enseignant. La nouvelle se lit en entier, en quatre « pauses lecture » qui suivent les quatre parties du récit : la débâcle de Rouen, le voyage en diligence, l'auberge de Tôtes, la fin du voyage. Chaque pause commence par des questions rapides (« Faisons le point »), se poursuit par des questions d'analyse (« Allons plus loin »), puis propose une image à observer et des activités d'écriture et d'oral (« À vous de jouer ! »).
Selon l'avant-propos du livret, cette lecture suivie permet de souligner l'importance du contexte historique (la guerre de 1870), de montrer que le récit est construit en miroir autour des deux repas dans la diligence, de réfléchir aux rapports de force qui s'établissent dans le groupe et de définir la dimension argumentative de la nouvelle : sa visée satirique et la vision pessimiste de l'écrivain. Deux nouvelles brèves de Maupassant, Un duel et La Mère Sauvage, sont proposées en « autres lectures ».
Fiche enseignant
Intitulé
Lire une nouvelle réaliste : Boule de suif de Maupassant
Édition
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), édition présentée par Etienne Buraud, avec un livret de l'enseignant, Paris, Nathan, collection?, 2006?
Entrée du programme
Programme de 4e de l'époque : nouvelles du XIXe siècle, discours descriptif et point de vue ; en 3e : point de vue et implicite (avant-propos du livret)
Œuvre intégrale
Guy de Maupassant, Boule de suif, dans Les Soirées de Médan (1880)
Autres lectures
Maupassant, Un duel et La Mère Sauvage
Classe
4e (ou 3e)
Durée
Quatre semaines : une pause lecture par semaine
Fil rouge
Comment le récit renverse-t-il les préjugés sur les « honnêtes gens » ?
Le parcours
Semaine
Lecture
Outils de la langue
Écriture et oral
1
Pause lecture 1 · Le tableau d'une débâcle : des soldats en déroute ; l'armée prussienne à Rouen ; le départ de la diligence
Temps simples et composés ; valeurs de l'imparfait et du passé simple
Changer de point de vue ; écrire une lettre ; jouer la montée dans la diligence ; observer un tableau de bataille
2
Pause lecture 2 · Dans la diligence : une galerie de portraits ; le repas ; les conversations
Phrase simple et phrase complexe ; subordonnées de conséquence et de comparaison
Raconter une faim ou une soif ; jouer une scène de train ; observer une caricature
3
Pause lecture 3 · À l'auberge : l'arrivée à l'Hôtel du Commerce ; de l'indignation à l'aigreur ; le complot des « honnêtes gens »
Les paroles rapportées ; le discours indirect libre
Récit avec dialogues ou monologue intérieur ; observer un tableau religieux
4
Pause lecture 4 · La fin du voyage : le départ ; dans la diligence ; la chute de la nouvelle
Vers le brevet : questions et réécriture
Inventer une suite ; jouer la scène finale ; rédaction descriptive ; observer un portrait d'Arcimboldo
Les textes étudiés
Texte
Extrait
Partie de la nouvelle
Texte 1
« Des hordes débandées »
Première partie, début
Texte 2
« Une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine »
Première partie
Texte 3
« Cornudet le démoc » et « Boule de suif »
Deuxième partie, les portraits
Texte 4
« Cette citadelle vivante »
Troisième partie, le complot
Texte 5
« Ma chère enfant »
Troisième partie, la promenade
Texte 6
« Ces gredins honnêtes »
Quatrième partie
Texte 7
« Dans les ténèbres »
Quatrième partie, la chute
Texte 8
Le panier de Boule de suif
Deuxième partie (vers le brevet)
2Ouverture · Avant de lire
Qui êtes-vous, monsieur Maupassant ?
L'auteur, les contextes de la nouvelle et ses personnages
Pierre-Georges Jeanniot, Boule de suif, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Voici Boule de suif telle que l'imagine l'illustrateur : retrouve-la parmi les voyageurs de « Qui sont-ils ? ».Domaine public · Wikimedia Commons
Contextes
Date
Événement
1850
Naissance de Maupassant
1851
Coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte ; le Second Empire (Napoléon III) suit en 1852
1857
Flaubert, Madame Bovary
19 juillet 1870
Déclaration de guerre de la France à la Prusse
2 septembre 1870
Défaite de Sedan
4 septembre 1870
Proclamation de la IIIe République
1871
Commune de Paris
1877
Zola, L'Assommoir
1880
Les Soirées de Médan : Boule de suif ; mort de Flaubert
1885
Bel-Ami ; mort de Victor Hugo
1887
Le Horla
1889
Construction de la tour Eiffel ; mort d'Hervé, le frère de Maupassant
Première partie de la nouvelle : des soldats en déroute, l'armée prussienne à Rouen, le départ de la diligence
Ce vaste tableau est composé comme un film : il passe d'un plan à un autre (la débâcle, l'attente des habitants, l'occupation), puis se resserre sur un fait précis, la fuite nocturne, par temps de neige, d'une dizaine de personnes vers Le Havre. Objectifs : identifier les enjeux de la description réaliste ; percevoir le point de vue du narrateur, extérieur à l'histoire ; repérer les étapes d'une situation initiale complexe.
Texte 1 · « Des hordes débandées »Guy de Maupassant1850 – 1893
Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n'était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil ; des petits moblots alertes, faciles à l'épouvante et prompts à l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite ; puis, au milieu d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une grande bataille ; des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins divers ; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.
[…]
[Maupassant décrit les francs-tireurs aux noms héroïques et leurs chefs, « nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches », puis la garde nationale, qui fusillait parfois ses propres sentinelles.]
Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard ; et, marchant après tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d'un peuple habitué à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s'en allait à pied, entre deux officiers d'ordonnance.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), première partie, début · Lire l'œuvre
Aimé Morot, « La Bataille de Reichshoffen, 6 août 1870 », peinture, 1889 ✱La charge des cuirassiers de 1870 : peu après, l'armée vaincue traverse Rouen en déroute.Domaine public · Wikimedia CommonsTexte 2 · « Une masse noire »
Dans l'après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises, quelques uhlans, sortis on ne sait d'où, traversèrent la ville avec célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Bois-Guillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de l'Hôtel-de-Ville ; et, par toutes les rues voisines, l'armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé.
[…]
Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s'établit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi blesser quelqu'un dont on dépendait tout à fait ? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la témérité. – Et la témérité n'est plus un défaut des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où s'illustra leur cité. –
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), première partie, l'entrée des Prussiens dans Rouen · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, une maison de Rouen pendant l'occupation, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Les soldats vainqueurs logent chez les habitants de Rouen : c'est la suite du texte 2.Domaine public · Wikimedia CommonsVoir la correction
Éléments de réponse
L'armée française. Les désignations sont très diverses : sous le terme général de « hordes débandées » se mêlent des « mobilisés », des « moblots », des « culottes rouges », des « artilleurs », des « fantassins », un « dragon », des « lignards » et des « francs-tireurs ». L'accumulation, sans aucune logique, crée une impression de désordre absolu. L'épuisement accable les soldats, « éreintés », qui avancent mollement, « tombant de fatigue » ; la peur domine les moblots « faciles à l'épouvante » comme les chefs qui « redoutaient parfois leurs propres soldats ».
Les francs-tireurs et la garde nationale. On devient officier pour des raisons qui n'ont rien de militaire : « leurs écus ou la longueur de leurs moustaches ». La critique est nette : c'est l'une des causes de l'amateurisme des troupes. La peur explique toutes les « bavures » : on tire sur ce qui bouge, jusqu'à ses propres sentinelles, et l'on se prépare au combat pour un lapin. La peur des habitants est donc légitime. Le narrateur donne ces précisions par souci de réalisme ; elles justifient aussi la fuite du groupe, qui ne peut trouver de protection ni chez les Français en déroute ni chez les Prussiens victorieux. Le ton est ironique.
L'armée prussienne. Son arrivée est assimilée à un « cataclysme », à un « tremblement de terre ». Avant : calme, « attente silencieuse », rue « muette », silence. Après : bataillons qui « faisaient sonner les pavés », pas « dur et rythmé », commandements criés. La « masse noire », effrayante, forme un tout homogène, alors que l'armée française est disloquée, en lambeaux.
L'accueil des Rouennais. L'occupation est une contrainte matérielle : le vainqueur habite chez les vaincus (« Dans beaucoup de familles, l'officier prussien mangeait à table »). Chez eux, les habitants sont accueillants ; dehors, l'hypocrisie sociale les fait changer de comportement : « Au-dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers. » « On » désigne les Rouennais qui logent les soldats : leurs pensées sont rapportées au discours indirect libre, qui traduit leur lâcheté. Entre tirets, c'est la voix du narrateur : l'énoncé est ironique (par antiphrase, la témérité étant une qualité), et la comparaison avec les « défenses héroïques » de la ville renforce la charge.
Le départ. On part de nuit, « à quatre heures et demie du matin », sous la neige ; les voyageurs « grelottaient de froid ». La nuit, le froid, la longueur du trajet et la promiscuité annoncent un voyage difficile. Les désignations sont vagues (« dix personnes », « on », « deux hommes », « un troisième », « les bourgeois », « les autres formes indécises et voilées ») : la scène est vue de l'intérieur, dans l'obscurité, comme le confirme l'image des « curés obèses avec leurs longues soutanes ». Le narrateur ne fait pourtant pas partie de l'histoire. Deux groupes se forment : les trois couples de bourgeois, « de complexion semblable », installés les premiers, et les « autres formes indécises », qui prennent les dernières places.
Deuxième partie : une galerie de portraits, le repas, les conversations
André Gill, « M. Pouyer-Quertier », caricature lithographiée et coloriée, « L’Éclipse », 1868 (musée Carnavalet) ✱Pouyer-Quertier, l'industriel du coton qui inspire le portrait de M. Carré-Lamadon : la caricature de l'encadré « Observer ».Domaine public · Wikimedia Commons
Comme souvent chez Maupassant, tout est dit dans les premières lignes, et surtout entre les lignes. Les gens « respectables » n'ont qu'une honnêteté de façade : Loiseau est un « fripon madré », la position politique de Carré-Lamadon est intéressée, la noblesse des Bréville a une origine douteuse. À l'inverse, la « prostituée » était, « disait-on, pleine de qualités inappréciables ». La lecture va dans le sens de ce renversement des préjugés sociaux. Objectifs : voir comment la description des personnages laisse paraître le point de vue critique du narrateur ; percevoir les rapports de force et l'importance du huis clos ; cerner l'héroïne éponyme.
Texte 3 · Cornudet et Boule de suifGuy de Maupassant1850 – 1893
L'homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans il trempait sa grande barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. […] Fort bon garçon, du reste, inoffensif et serviable, il s'était occupé avec une ardeur incomparable d'organiser la défense.
[…]
La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.
Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.
Aussitôt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu'elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l'exception de Loiseau, qui la guettait d'un air émoustillé.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), deuxième partie, les portraits · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, les voyageurs dans la diligence, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Les dix voyageurs serrés dans la diligence : reconnais Cornudet et Boule de suif.Domaine public · Wikimedia CommonsVoir la correction
Éléments de réponse
Les couples. Trois couples de classes différentes : les commerçants (les Loiseau), la « caste supérieure » (les Carré-Lamadon), les aristocrates (le comte et la comtesse de Bréville). Loiseau a fait fortune en vendant « à très bon marché de très mauvais vins aux petits débitants des campagnes » ; il s'est « précipité » dans la voiture pour avoir les meilleures places, et il sera le premier à accepter la nourriture de Boule de suif, lui qui proposait de « manger le plus gras des voyageurs ». Carré-Lamadon, industriel et homme politique, est un faux opposant, « uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu'il combattait » ; son modèle est un notable rouennais, Pouyer-Quertier. En quelques mots, sa femme devient « la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison » : c'est la force de l'implicite. La noblesse des Bréville repose sur une « légende glorieuse » : Henri IV aurait fait un enfant à une dame de la famille.
Les religieuses. Elles sont décrites comme malades : la première a « une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure », la seconde a une « poitrine de phtisique ». La violence de la comparaison montre que la charge de Maupassant n'épargne pas la religion.
Cornudet. Il va au Havre où il pense être « plus utile ». Il est « inoffensif et serviable » ; « la terreur des gens respectables » sera le trouble-fête du groupe. Boule de suif. Les images appartiennent au domaine de la nourriture et des plantes (« grasse à lard », « chapelets de courtes saucisses », « pomme rouge », « bouton de pivoine ») : elles annoncent le motif du repas et de la faim. Elle est assise du côté des hommes : sa place dit le rejet moral dont elle est victime. Les « femmes honnêtes » réagissent d'abord avec violence, puis par une indifférence feinte ; seul Loiseau montre son intérêt.
La faim et la collation. La faim « avait tué les conversations » ; seul Loiseau dit tout haut ce que chacun pense. C'est le supplice de Tantale. Femme du peuple, Boule de suif a préparé son panier par économie ; la barrière sociale l'empêche d'abord de le partager. Loiseau puis sa femme acceptent ; pour les dames, accepter est une forme de déchéance. « Personne n'osait assumer la responsabilité du oui » : c'est le comte qui tranche. Les voyageurs mangent avec avidité, et le panier est vidé en un instant. Essuyer la timbale, c'est traiter la prostituée comme si elle était contagieuse.
Les conversations. « On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. » Boule de suif parle poliment, timidement ; le comte la remercie avec déférence (« Nous acceptons avec reconnaissance, madame »), Loiseau est familier (« À la guerre comme à la guerre »). Elle a fui Rouen après avoir sauté à la gorge d'un Prussien : son patriotisme est instinctif, sans calcul (« Mais quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi »). L'argent rapproche les hommes, « frères par l'argent » ; la présence de Boule de suif rend les trois dames « subitement amies ». Cornudet et Boule de suif sont mis à l'écart. La nuit, Cornudet tente une approche grivoise, repoussée avec fermeté : c'est un avant-goût de la résistance qu'elle opposera à l'officier.
Troisième partie : l'arrivée à l'Hôtel du Commerce, de l'indignation à l'aigreur, le complot des « honnêtes gens »
Le point de vue du narrateur laisse planer un mystère sur les raisons de cette « prise d'otages » ; il suffit pourtant de lire entre les lignes pour comprendre ce que les personnages feignent d'ignorer. L'auberge forme un second huis clos où l'intrigue, très simple, approfondit les enjeux psychologiques : le second sacrifice de Boule de suif n'est plus un élan de générosité, il est exigé par le groupe rassasié, au terme d'un complot de la classe dirigeante, aidée de la religion. Objectifs : étudier le traitement du nœud de l'intrigue (chronologie, relations entre les personnages) ; analyser les ressorts du complot et la stratégie du groupe ; montrer comment les registres de langue reflètent l'évolution des rapports.
Texte 4 · « Cette citadelle vivante »Guy de Maupassant1850 – 1893
La gaieté revenait d'elle-même, tant l'histoire leur semblait drôle à la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien dites qu'elles faisaient sourire. À son tour Loiseau lâcha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point ; et la pensée brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits : « Puisque c'est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu'un autre ? » La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu'à sa place elle refuserait celui-là moins qu'un autre.
On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu'il jouerait, des arguments dont il s'appuierait, des manœuvres qu'il devrait exécuter. On régla le plan des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l'assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l'ennemi dans la place.
Cornudet cependant restait à l'écart, complètement étranger à cette affaire.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), troisième partie, la préparation du complot · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, l'officier prussien, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱L'officier qui retient la diligence à l'auberge tant que Boule de suif refuse de céder.Domaine public · Wikimedia CommonsTexte 5 · « Ma chère enfant »
La comtesse proposa de faire une promenade dans l'après-midi ; alors le comte, comme il était convenu, prit le bras de Boule de suif, et demeura derrière les autres, avec elle.
Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les hommes posés emploient avec les filles, l'appelant : « ma chère enfant », la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité indiscutée. Il pénétra tout de suite au vif de la question :
« Donc vous préférez nous laisser ici, exposés comme vous-même à toutes les violences qui suivraient un échec des troupes prussiennes, plutôt que de consentir à une de ces complaisances que vous avez eues si souvent en votre vie ? »
Boule de suif ne répondit rien.
Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il sut rester « monsieur le comte », tout en se montrant galant quand il le fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle leur rendrait, parla de leur reconnaissance ; puis soudain, la tutoyant gaiement : « Et tu sais, ma chère, il pourrait se vanter d'avoir goûté d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son pays. »
Boule de suif ne répondit pas et rejoignit la société.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), troisième partie, la promenade du comte et de Boule de suif · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, la promenade dans la neige, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Le comte prend le bras de Boule de suif pendant la promenade : c'est la scène du texte 5.Domaine public · Wikimedia CommonsVoir la correction
Éléments de réponse
L'arrivée. Le bruit d'un fourreau de sabre fait « tressaillir » les voyageurs : on se croit déjà « massacré à la sortie ». L'officier examine longuement l'autorisation et compare les personnes aux « renseignements écrits » : c'est sans doute alors qu'il remarque la prostituée. Chez Maupassant, un détail d'abord insignifiant prend sens à la relecture. Boule de suif devine aussitôt ce que veut l'officier, d'où sa colère (« Oh ! la canaille ! la canaille ! »), tandis que ses compagnons imaginent des « formalités oubliées ». Le portrait de l'officier est péjoratif (« excessivement mince », « moustache démesurée ») ; son « Foulez-fous tescentre, messieurs et tames ? » retranscrit l'accent étranger : l'effet comique ne fait sourire que le lecteur.
Les voyageurs et les aubergistes. Chacun descend selon son rang et son degré de soumission : Loiseau salue « par prudence », les religieuses obéissent par soumission ; Boule de suif et Cornudet descendent les derniers pour marquer leur dignité. Le nom de Follenvie est donné à contre-emploi. Comme d'autres héroïnes des nouvelles de guerre de Maupassant (La Mère Sauvage), Mme Follenvie a des fils à l'armée, et loger des Allemands coûte cher ; son mari, de la famille des « prudents », lui ordonne de se taire.
Les otages. Quatre pages pour la première journée, sept pour la seconde : la lenteur du temps se fait sentir, et les événements se multiplient. Les voyageurs se croient otages, prisonniers, puis rançonnés : « Les plus riches étaient les plus épouvantés ». L'adverbe « encore » montre que la question a déjà été posée ; « jamais », répété, lui répond. « Quoi de plus simple ?… » : ce sont les pensées du groupe, au discours indirect libre. Les désignations se durcissent (« fille », « garce », « gueuse », « misérable ») : le ressentiment grandit.
Le complot. Pour Mme Loiseau, Boule de suif n'a pas de raison de refuser, puisque « c'est son métier ». Le champ lexical de la guerre (« blocus », « forteresse investie », « attaques », « assaut », « citadelle », « place ») fait de Boule de suif une « citadelle vivante » : c'est une métaphore. Les exemples historiques transforment une compromission en acte héroïque ; on ne s'adresse jamais directement à elle. La vieille religieuse affirme que l'Église absout les fautes commises « pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain » : l'argument peut toucher Boule de suif, très croyante. Le comte joue le père (« ma chère enfant »), puis le galant qui tutoie, pour créer une fausse complicité.
La victoire. Les plaisanteries de Loiseau portent sur ce qui se passe dans la chambre ; le soulagement du groupe explique qu'on les accepte. La joie domine (« allégresse », « joie égrillarde »). Mme Carré-Lamadon, attirée par l'officier, est jalouse. Cornudet, silencieux pendant le complot, le qualifie à deux reprises d'« infamie » : il refuse toute compromission avec l'ennemi.
Quatrième partie : le départ de la diligence, le second repas, la chute de la nouvelle
Dans cette courte partie, qui résout l'intrigue sur un mode cruel, les comportements cachés éclatent. La construction en miroir, avec la deuxième partie (le repas dans la diligence) et avec la troisième (le groupe fait le contraire de ce que le comte avait promis), souligne la violence des rapports sociaux et peint, sur un mode pessimiste, un monde où les puissants sacrifient les faibles à leur intérêt. Objectifs : réfléchir à la fonction symbolique du cadre ; percevoir la construction de la nouvelle entière ; interpréter la chute.
Texte 6 · « Ces gredins honnêtes »Guy de Maupassant1850 – 1893
Boule de suif, dans la hâte et l'effarement de son lever, n'avait pu songer à rien ; et elle regardait, exaspérée, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d'injures qui lui montait aux lèvres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l'exaspération l'étranglait.
Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. […]
Mais la comtesse s'en aperçut et prévint son mari d'un signe. Il haussa les épaules comme pour dire : « Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute. » Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura : « Elle pleure sa honte. »
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), quatrième partie, le second repas · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, le départ de la diligence, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Le matin du départ, les voyageurs s'écartent de Boule de suif comme d'une pestiférée.Domaine public · Wikimedia CommonsTexte 7 · « Dans les ténèbres »
Alors Cornudet, qui digérait ses œufs, étendit ses longues jambes sous la banquette d'en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter La Marseillaise.
Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurément, ne plaisait point à ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacés, et avaient l'air prêts à hurler comme des chiens qui entendent un orgue de barbarie. […]
On fuyait plus vite, la neige étant plus dure ; et jusqu'à Dieppe, pendant les longues heures mornes du voyage, à travers les cahots du chemin, par la nuit tombante, puis dans l'obscurité profonde de la voiture, il continua, avec une obstination féroce, son sifflement vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exaspérés à suivre le chant d'un bout à l'autre, à se rappeler chaque parole qu'ils appliquaient sur chaque mesure.
Et Boule de suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot, qu'elle n'avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), quatrième partie, la fin de la nouvelle · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, Boule de suif en larmes, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Boule de suif pleure dans les ténèbres de la diligence : c'est la fin de la nouvelle.Domaine public · Wikimedia CommonsVoir la correction
Éléments de réponse
Le départ. Le Prussien a obtenu ce qu'il voulait : les voyageurs peuvent partir, « radieux », un mot qui s'applique d'ordinaire au soleil. Le beau temps peut symboliser la fin de la crise. Boule de suif, honteuse, paraît la dernière. Le comte éloigne sa femme de ce « contact impur », alors qu'il avait promis la reconnaissance du groupe ; « contact impur », « infection » : la prostituée est traitée comme une maladie, et son surnom évoque désormais la saleté. Le groupe éprouve du mépris et du dégoût : c'est injuste, puisqu'elle s'est sacrifiée pour lui.
Boule de suif et le second repas. D'abord « troublée », « honteuse », elle s'avance « timidement », puis reste « stupéfaite » ; l'« exaspération » et la « colère tumultueuse » suivent, à la mesure de l'humiliation subie. Elle cache ses larmes par dignité. Le second repas fait écho au premier par l'abondance des aliments (veau froid, pâté de lièvre, gruyère, saucisson à l'ail, œufs durs), mais les rôles sont inversés. Les voyageurs ne partagent pas, parce qu'ils la jugent souillée, qu'ils n'ont plus rien à obtenir d'elle, et que lui parler serait se compromettre.
La chute. Pour Mme Loiseau, Boule de suif « pleure sa honte » ; elle pleure en réalité de rage et d'humiliation. Cornudet siffle La Marseillaise, chant révolutionnaire : c'est une provocation, un signe de désapprobation. Mais il ne partage pas son repas : peut-être est-il jaloux, ou voit-il dans son geste une compromission avec l'ennemi ; il n'est pas vraiment son allié. « Gredins honnêtes » : le nom et l'adjectif s'opposent, c'est un oxymore, qui désigne tout le groupe sauf Cornudet et Boule de suif. La bourgeoisie apparaît individualiste, attachée à une morale de façade, prête à utiliser les humbles puis à les rejeter ; la prostituée sort grandie. Morale : les valeurs affichées par les classes dirigeantes cachent des comportements profondément immoraux. Le champ lexical de l'obscurité (« nuit tombante », « obscurité profonde », « ténèbres ») et la tonalité pathétique (« pleurait », « sanglot ») traduisent la vision pessimiste du narrateur.
Sujet d'entraînement : questions, réécriture et rédaction sur la deuxième partie
Le livret de l'enseignant propose, à la fin de la quatrième semaine, un sujet complet sur le modèle du brevet : questions sur le texte et sur la langue (15 points), réécriture (5 points) et rédaction descriptive. Le texte est le premier repas dans la diligence.
Texte 8 · Le panier de Boule de suifGuy de Maupassant1850 – 1893
Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de suif, se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une serviette blanche.
Elle en sortit d'abord une petite assiette de faïence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout découpés, avaient confit sous leur gelée ; et l'on apercevait encore dans le panier d'autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des fruits, des friandises […].
Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l'odeur se répandit, élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.
Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit : « À la bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser à tout. » Elle leva la tête vers lui : « Si vous en désirez, monsieur ? C'est dur de jeûner depuis le matin. » Il salua : « Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux plus. À la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas, madame ? » […] il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu'il y eut dans la voiture un grand soupir de détresse.
Guy de Maupassant, Boule de suif (1880), deuxième partie, le premier repas · Lire l'œuvre
Pierre-Georges Jeanniot, les voyageurs dans la diligence, dessin gravé pour « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Les voyageurs ont faim, le panier de Boule de suif va s'ouvrir.Domaine public · Wikimedia CommonsVoir la correction
Corrigé
I. a. « comme on se trouvait au milieu d'une plaine interminable, sans un seul village en vue » : subordonnée circonstancielle de temps ; « se baissant vivement » : proposition participiale ; « Enfin, à trois heures, […] Boule de suif […] retira de sous la banquette un large panier couvert d'une serviette blanche » : proposition principale. b. La principale occupe toute la phrase, entrecoupée par les autres propositions. Groupes nominaux : noms noyaux « assiette », « timbale », « terrine » ; « petite », « fine », « vaste » sont des adjectifs épithètes ; « de faïence », « en argent » sont des compléments du nom ; « dans laquelle… gelée » est une subordonnée relative. « Apercevait » est à l'imparfait : il décrit l'arrière-plan de l'action. Le panier montre une femme prévoyante, qui aime les plaisirs de la table.
II. a. « On » est un pronom personnel indéfini, sujet de « apercevait » : il désigne tous les voyageurs sauf Boule de suif, qui lorgnent ce panier. b. Les voyageurs sont désignés par les parties de leur visage (« les regards », « les narines », « aux bouches ») : le procédé insiste sur l'effet de la vue et de l'odeur de la nourriture. « Fille » est le mot familier pour prostituée : la reprise traduit la jalousie méprisante des dames. « Comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture » exprime une comparaison.
III. a. « Elle leva la tête vers lui et lui demanda s'il en désirait. » b. Passé simple : les actions, limitées dans le temps, se succèdent. « Détresse » : désespoir. Les voyageurs n'osent pas parler à Boule de suif à cause de son rang social : leurs préjugés les condamnent à la faim. Loiseau, peu encombré de manières, ne ressent pas la même gêne.
8Autres lectures · Lecture cursive
Des héros anonymes
Maupassant, Un duel et La Mère Sauvage : deux autres nouvelles de la guerre de 1870
Ces deux courtes nouvelles font écho à Boule de suif : l'action se passe pendant la guerre de 1870 et met en scène des personnages « héroïques », patriotes et courageux ; on y retrouve les traits de la nouvelle réaliste. Un duel approfondit la réflexion sur l'héroïsme : M. Dubuis, commerçant bourgeois comme Maupassant aime à les caricaturer, devient le héros d'un jour par un réflexe d'orgueil. La Mère Sauvage est un récit enchâssé, raconté par un narrateur personnage en qui l'on devine l'écrivain.
Voir la correction
Corrigé
Des héros anonymes. Rien ne prédispose Dubuis à la bravoure ; son rang social le rapproche de Loiseau, son geste de Boule de suif. La mère Sauvage est courageuse, triste, bornée ; elle s'appelle Victoire, prénom qui n'est pas choisi au hasard en temps de guerre. Ses rapports avec les soldats sont d'abord cordiaux ; elle cache la lettre qui annonce la mort de son fils pour préparer en secret sa vengeance, et fait écrire aux soldats leur nom et leur adresse pour que leurs parents reçoivent la même lettre qu'elle.
Un huis clos. Le compartiment d'Un duel et la voiture de Boule de suif sont des huis clos ; la ferme aussi, où des personnages aux intérêts opposés vivent ensemble malgré eux. La cohabitation forcée exacerbe les relations et crée les conflits qui font l'intrigue : Boule de suif devient l'enjeu de la « libération » des bourgeois, Dubuis est insulté dans le wagon, la mère Sauvage se venge sur ceux qu'elle doit héberger.
Des nouvelles à chute. L'image de l'exécution est saisissante : le réalisme tient à la précision des détails (« presque coupée en deux », « main crispée »), à la comparaison (« comme si on lui eût fauché les jambes ») et à l'image finale (« lettre baignée de sang »). Dubuis gagne contre toute attente, en tirant au hasard. Sa chute est la seule optimiste, face à la fin amère de Boule de suif et tragique de La Mère Sauvage.
La lettre de Flaubert, l'accueil de la presse, les adaptations et les lectures conseillées par l'édition
Pierre-Georges Jeanniot, couverture illustrée de « Boule de suif », Paris, Ollendorff, 1902 ✱Une édition illustrée de 1902 : vingt ans après, la nouvelle est devenue un classique.Domaine public · Wikimedia Commons
L'avis de Gustave Flaubert, maître et ami de Maupassant, a beaucoup compté : sa lettre, reproduite dans le dossier de l'édition, encourage le jeune écrivain dans cette voie.
Flaubert à Maupassant, Croisset, 1er février 1880Gustave Flaubert1821 – 1880
Il me tarde de vous dire que je considère Boule de suif comme un chef-d'œuvre. Oui ! jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref, je suis ravi ; deux ou trois fois j'ai ri tout haut. […]
Ce petit conte restera, soyez-en sûr ! Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n'est raté. Cornudet est immense et vrai ! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte « ma chère enfant », et la fin ! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre chante La Marseillaise, sublime. […] Je me suis amusé et j'admire.
Gustave Flaubert, lettre à Guy de Maupassant, 1er février 1880 (extraits) · Lire l'œuvre
« Boule de suif de M. de Maupassant a obtenu un brillant succès. Ce n'est pas sans raison. […] Un style serré, retenu, concentré […] est mis, dans cette nouvelle, au service d'un esprit d'observation incontestable. »
Frédéric Plessis, La Presse, 5 septembre 1880 [date à vérifier], cité dans le manuscrit de l'édition
Mobiliser ses connaissances avant l'évaluation · les mots du récit
Les quatre étapes du voyage
✱
Partie
Lieu
Ce que fait le groupe
Boule de suif
1. La débâcle
Rouen occupé
Les bourgeois obtiennent de partir pour protéger leurs affaires
Une « forme indécise » parmi les voyageurs
2. La diligence
Premier huis clos
Méprise la « honte publique », puis mange ses provisions
Partage son panier : premier sacrifice, spontané
3. L'auberge
Second huis clos
Complote pour la faire céder à l'officier
Second sacrifice, exigé par le groupe
4. La fin du voyage
La diligence, la nuit
Mange sans partager, la rejette
Pleure « dans les ténèbres » : la chute
Mémento : les mots de la séquence
✱
NNouvelle réaliste
Récit bref qui peint le réel tel qu'il est, souvent à partir d'un fait vrai.
PPoint de vue (focalisation)
Regard à travers lequel le lecteur découvre l'histoire : narrateur omniscient, externe, ou interne à un personnage.
HHuis clos
Lieu fermé où des personnages sont forcés de vivre ensemble.
DDiscours indirect libre
Paroles ou pensées rapportées sans verbe introducteur ni guillemets, dans le récit.
IImplicite
Ce que le texte laisse comprendre sans le dire.
IIronie, antiphrase
Dire le contraire de ce qu'on pense pour faire entendre une critique.
OOxymore
Association de deux mots de sens opposés : « gredins honnêtes ».
MMétaphore filée
Image prolongée sur plusieurs expressions : le « blocus » de la « citadelle vivante ».
SSatire
Critique moqueuse d'un groupe social ou de ses mœurs.
CChute
Fin brève et frappante d'une nouvelle, qui en éclaire le sens.
Sources : manuscrits de l'édition de Boule de suif publiée par Etienne Buraud chez Nathan (dossiers « Boule de suif » de 2005-2006) : manuscrit annoté de septembre 2005 (« Qui êtes-vous monsieur Maupassant ? », contextes, « Qui sont-ils ? », questionnaires I à IV, « Maupassant et la nouvelle réaliste », lettre de Flaubert et compte rendu de La Presse) ; livret de l'enseignant, versions de février 2006 (corrigé de la pause brevet) et de mai 2006 (réponses aux questions, « Du texte à l'image », « À vous de jouer ! », compte rendu des « autres lectures ») ; « Postérité de l'œuvre » ; « À lire, à voir ». Textes de Maupassant, de Flaubert et de La Fontaine du domaine public ; le tableau de Chagall et les films cités sont protégés : ils ne sont pas reproduits. Questions et consignes adaptées au tutoiement. Les compléments rédigés pour ce manuel (tableau des quatre étapes et mémento) sont signalés « Ajout pédagogique ».
AaMémento
Lexique
Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.
Mode révision : les définitions sont cachées. Dis-les à voix haute, puis touche une fiche ou une branche pour vérifier.
Les cartes mentales ✱
Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.
faire preuve de réalisme : voir les choses comme elles sont
le roman réaliste : peint la société du XIXe siècle
« un miroir qu'on promène le long d'un chemin » : définition du roman par Stendhal
Références culturelles
Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, 1850Courbet peint un enterrement de village en très grand format : ce scandale lance le réalisme en peinture.
Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835Balzac peint avec précision la société parisienne, de la pension Vauquer aux salons.
Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857Flaubert décrit sans idéaliser la vie provinciale et les illusions d'Emma.
Guy de Maupassant, Boule de suif, 1880Maupassant peint avec réalisme la lâcheté de bourgeois face à une prostituée pendant la guerre.
chuterv.rechuten. f.parachuten. m.choirv.déchoirv.déchéancen. f.échoirv.échéancen. f.
Champ lexical
sonnetsurprisedernier verseffetpointerévélation
Étymologie
cadere latin : tomber
cheoir, choir ancien français : tomber ; « chute » vient de son ancien participe (cheüte)
Expressions
la chute du sonnet : vers final qui surprend
« Il a deux trous rouges au côté droit » : chute du « Dormeur du val »
une chute inattendue : un effet de surprise
Références culturelles
Charles Baudelaire, « À une passante », Les Fleurs du mal (2e éd.), 1861Le dernier vers, « Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! », forme une chute saisissante.
Arthur Rimbaud, « Le Dormeur du val », écrit en 1870Le dernier vers révèle que le soldat endormi est mort : « deux trous rouges au côté droit ».
Guy de Maupassant, « La Parure », 1884La nouvelle se clôt sur une révélation : la parure perdue était fausse.
librement adapté de : qui prend des libertés avec le texte
une adaptation fidèle : qui suit de près l'œuvre
Références culturelles
Walt Disney, Blanche-Neige et les Sept Nains, 1937Premier long métrage d'animation des studios Disney, il adapte le conte des frères Grimm.
Tex Avery, Red Hot Riding Hood, 1943Tex Avery détourne le Petit Chaperon rouge en dessin animé burlesque, dans une boîte de nuit moderne.
Jean Cocteau, La Belle et la Bête, 1946Cocteau adapte au cinéma le conte de Madame Leprince de Beaumont dans un univers poétique et merveilleux.
Michel Ocelot, Kirikou et la Sorcière, 1998Michel Ocelot s'inspire d'un conte traditionnel d'Afrique de l'Ouest pour ce film d'animation.
11IAPour aller plus loin
Activités avec l'IA ✱
Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).
Trois règles avant de commencer
L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1
Le complot des « honnêtes gens »
En classe25 min
Objectif. Comprendre comment le récit renverse les préjugés sur les « honnêtes gens », en réfutant une thèse de l'IA.
Relis les textes 4 et 6 (« Cette citadelle vivante », « Ces gredins honnêtes »).
Ton professeur demande à l'IA de défendre la thèse ci-dessous.
Par groupes, répondez avec des citations de la nouvelle.
Notez la réponse la plus forte.
À écrire à l'IA
Tu défends une thèse pour un débat de 4e : dans Boule de suif de Maupassant, les voyageurs ont raison de pousser Boule de suif à céder, car c'est pour le bien de tous. Donne deux arguments. Puis réponds aux objections et ne change d'avis que si les élèves citent le texte.
Garde ton esprit critique. L'IA peut résumer la nouvelle de façon inexacte. Vérifie chaque fait cité dans le texte, et demande-toi si elle voit l'ironie de Maupassant.
2
Qui parle ? Le discours indirect libre
En classe20 min
Objectif. Reconnaître le discours indirect libre dans un passage de Boule de suif.
Choisis avec ton professeur un passage de la troisième partie.
Seul, souligne les phrases au discours indirect libre et dis qui pense ou parle.
Ton professeur colle le passage dans l'IA devant la classe.
Comparez les deux relevés.
À écrire à l'IA
Voici un passage de Boule de suif de Guy de Maupassant : [colle l'extrait du manuel]. Relève les phrases au discours indirect libre et dis à quel personnage elles appartiennent. Explique comment tu les reconnais.
Garde ton esprit critique. L'IA confond souvent le discours indirect libre avec le discours indirect. Vérifie avec la leçon : pas de verbe de parole ni de subordonnée, mais la pensée du personnage.
3
Inventer une suite
À la maison30 min
Objectif. Relire sa suite de Boule de suif (pause lecture 4) en vérifiant qu'elle respecte les personnages.
Écris d'abord ta suite seul.
Avec l'accord d'un adulte, copie-la dans l'IA avec la consigne ci-dessous.
Vérifie ses remarques avec ce que tu sais des personnages.
Corrige seul, puis écris ce que tu as gardé et refusé.
À écrire à l'IA
Voici une suite que j'ai écrite pour la nouvelle Boule de suif de Maupassant : [colle ton texte]. Dis-moi si mes personnages restent cohérents avec la nouvelle et si mes temps du récit sont justes. Ne réécris pas mon texte.
Garde ton esprit critique. L'IA peut se tromper sur un personnage, par exemple Cornudet. Vérifie ce qu'elle en dit dans les portraits du texte 3.
4
La guerre de 1870 : vérifier le contexte
En classe ou à la maison20 min
Objectif. Revoir le contexte historique de la nouvelle et contrôler les dates de l'IA avec la frise de l'édition.
Ressors la frise chronologique.
En classe avec le professeur, ou chez toi avec l'accord d'un adulte, pose la question à l'IA.
Compare chaque date avec la frise.
Écris trois phrases sur le lien entre l'Histoire et la nouvelle.
À écrire à l'IA
Explique en huit phrases simples la guerre de 1870 entre la France et la Prusse, pour des élèves de 4e : la déclaration de guerre, Sedan, la République, l'occupation de Rouen. Donne les dates. Si tu n'es pas sûr, dis-le.
Garde ton esprit critique. Compare avec la frise : 19 juillet 1870, 2 septembre 1870, 4 septembre 1870. Tout ce qu'elle ne confirme pas reste « à vérifier ».