Français en classe
Tle · Textes narratifs

Flaubert, Madame Bovary

Écrire, publier, lire : Flaubert au travail

10 textes2 à retenir5 fiches d'activité
Créé en 2014-2015
Portrait de Gustave FlaubertGustave Flaubert
Portrait de Guy de MaupassantGuy de Maupassant
★Ouverture de la séquence

La frise des textes

Les 6 textes que tu vas étudier, dans l'ordre chronologique. Touche un auteur pour lire sa biographie, un titre pour aller au texte.

1Présentation

La séquence en un coup d’œil

Flaubert, Madame Bovary : écrire, publier, lire

Cette séquence de Terminale L, conduite au Microlycée 93 en 2014-2015, aborde Madame Bovary par l’atelier de l’écrivain. Elle part d’une question posée dès la première séance : pourquoi étudier Madame Bovary dans la perspective de l’objet d’étude « Écrire, publier, lire » ? Le roman de Flaubert s’y prête mieux qu’aucun autre : on connaît par de nombreux témoignages les habitudes de travail de son auteur, et ses brouillons, conservés et aujourd’hui consultables en ligne, permettent de suivre pas à pas la naissance d’une phrase.

Le parcours suit trois temps. Un corpus de cinq témoignages (sa nièce Caroline Commanville, Maupassant, les Goncourt, le comte Primoli) dessine le portrait de Flaubert au travail. Une séance d’accompagnement personnalisé, sur le site des brouillons de Madame Bovary, fait déchiffrer et classer les états successifs d’une description célèbre, la casquette de Charles. Enfin, la comparaison de cinq rédactions de l’extrême-onction d’Emma montre en quoi consiste concrètement le travail du style. Le roman est lu en œuvre intégrale ; une version audio intégrale, en deux parties, accompagne la lecture.

Fiche enseignant
Intitulé
Flaubert, Madame Bovary : écrire, publier, lire
Objet d’étude
« Écrire, publier, lire », selon le document de la première séance
Œuvre intégrale
Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857)
Classe
Terminale L, Microlycée 93, 2014-2015 (après le bac blanc de décembre 2014)
Démarche
Témoignages, brouillons, rédactions successives : la genèse de l’œuvre
Fil rouge
Pourquoi étudier Madame Bovary dans la perspective d’« Écrire, publier, lire » ?

Le parcours

Le parcours est reconstitué à partir des trois documents de séance conservés dans le dossier de la séquence (janvier 2015). Les lectures analytiques du roman lui-même n’y figurent pas.

N°DominanteSupportNotions
1Flaubert au travail : pourquoi étudier Madame Bovary ?Corpus de cinq témoignages (1880-1927), questions et corrigéLe gueuloir, le mot juste, l’impersonnalité
2AP · Déchiffrer et classer les brouillonsLa casquette de Charles (I, 1) : folio 1-7 v sur le site bovary.frBrouillon, manuscrit, copie, texte publié
3La quête de la perfection stylistiqueLa mort d’Emma (III, 8) : cinq rédactions de l’extrême-onctionPremier jet, ébauche, autocensure, « faire clair et vif »

Les textes de la séquence

Auteur et texteDate
TEXTE 1Caroline Commanville, Souvenirs intimes1886
TEXTE 2Guy de Maupassant, « Souvenirs d’un an », Le Gaulois1880
TEXTE 3Guy de Maupassant, étude sur Gustave Flaubert, préface des Lettres à George Sand1884
TEXTE 4Edmond et Jules de Goncourt, Journal1863
TEXTE 5Comte Joseph Primoli, Gustave Flaubert chez la princesse Mathildeéd. 1927
TEXTE 6Flaubert, Madame Bovary, I, 1 : la casquette de Charles (texte définitif et brouillons)1857
TEXTE 7Flaubert, Madame Bovary, III, 8 : l’extrême-onction, cinq rédactions1857
2Séance 1 · Corpus d’ouverture

Flaubert au travail

Cinq témoignages : Commanville, Maupassant, les Goncourt, Primoli

Pourquoi étudier Madame Bovary dans la perspective de l’objet d’étude « Écrire, publier, lire » ? La séance s’ouvre sur cinq témoignages de proches et de disciples, qui ont vu Flaubert écrire, l’ont entendu lire ou ont recueilli ses confidences. Ils sont lus avant d’aborder le roman lui-même.

Texte 1 · « La lente création de ces pages »

Puis nous revenions à son travail de la journée. Là, il est heureux de me lire toute fraîche éclose la phrase qu’il vient de terminer ; j’assiste, témoin immobile, à la lente création de ces pages si durement élaborées.

Le soir, la même lampe nous éclaire ; moi assise au bord de la large table, je m’occupe à quelque ouvrage d’aiguille, ou je lis ; lui se débat sous l’effort du travail ; tantôt penché en avant il écrit fiévreusement, se renverse en arrière, empoigne les deux bras de son fauteuil et pousse un gémissement, c’est par instants comme un râle.

Mais tout à coup sa voix module doucement, s’enfle, éclate : il a trouvé l’expression cherchée, il se répète la phrase à lui-même. Alors il se lève vivement et parcourt à grands pas son cabinet, il scande les syllabes en marchant, il est content, c’est un moment de triomphe après un labeur épuisant. Arrivé à une fin de chapitre, souvent il se donnait un jour de repos pour nous le lire tout à l’aise, en voir « l’effet ».

Il lisait d’une façon unique, chantante et dont l’emphase, qui au commencement paraissait exagérée, finissait par plaire extrêmement. Ce ne sont pas seulement ses œuvres qu’il nous lit ; de temps en temps il nous donnait de vraies séances littéraires, se passionnant aux beautés qu’il rencontrait ; son enthousiasme était communicatif, impossible de rester froid, on vibrait avec lui.

Caroline Commanville, Souvenirs intimes, Paris, décembre 1886

Dessin taché par le temps : une grande maison blanche entourée d'arbres, au bord de l'eau
Caroline Franklin-Grout (Caroline Commanville), Maison de Croisset vue de la Seine, dessin, 1872, Bibliothèque municipale de Rouen ✱La maison de Croisset, au bord de la Seine, où Flaubert écrit, dessinée par sa nièce Caroline, l'auteure du texte.Domaine public · Wikimedia Commons

Caroline Commanville : la nièce de Flaubert, qu’il a élevée à Croisset.

Texte 2 · « Il travaille avec une obstination féroce »
Portrait de Guy de Maupassant
Guy de Maupassant1850 – 1893

Dans un fauteuil de chêne à haut dossier, il est assis, enfoncé, la tête rentrée entre ses fortes épaules ; et une petite calotte en soie noire, pareille à celles des ecclésiastiques, couvrant le sommet du crâne, laisse échapper de longues mèches de cheveux gris, bouclés par le bout et répandus sur le dos. […]

Il travaille avec une obstination féroce, écrit, rature, recommence, surcharge les lignes, emplit les marges, trace des mots en travers, et sous la fatigue de son cerveau il geint comme un scieur de long.

Quelquefois, jetant dans un grand plat de cuivre oriental, rempli de plumes d’oie soigneusement taillées, la plume qu’il tient à la main, il prend sa feuille de papier, l’élève à la hauteur du regard, et, s’appuyant sur un coude, déclame d’une voix mordante et haute. Il écoute le rythme de sa prose, s’arrête comme pour saisir une sonorité fuyante, combine les tons, éloigne les assonances, dispose les virgules avec science, comme les haltes d’un long chemin : car les arrêts de sa pensée, correspondant aux membres de sa phrase, doivent être en même temps les repos nécessaires à la respiration.

Mille préoccupations l’obsèdent. Il condense quatre pages en dix lignes ; et la joue enflée, le front rouge, tendant ses muscles comme un athlète qui lutte, il se bat désespérément contre l’idée, la saisit, l’étreint, la subjugue, et peu à peu, avec des efforts surhumains, il l’encage, comme une bête captive, dans une forme solide et précise.

Guy de Maupassant, « Souvenirs d’un an », Le Gaulois, 23 août 1880

Texte 3 · « Une pyramide avec des billes d’enfant »

Il ne comprenait point que le fond pût exister sans la forme, ni la forme sans le fond.

Le style devait donc être, pour ainsi dire, impersonnel et n’emprunter ses qualités qu’à la qualité de la pensée et à la puissance de la vision.

Obsédé par cette croyance absolue qu’il n’existe qu’une manière d’exprimer une chose, un mot pour la dire, un adjectif pour la qualifier et un verbe pour l’animer, il se livrait à un labeur surhumain pour découvrir, à chaque phrase, ce mot, cette épithète et ce verbe. […]

Écrire était donc pour lui une chose redoutable, pleine de tourments, de périls, de fatigues. Il allait s’asseoir à sa table avec la peur et le désir de cette besogne aimée et torturante. Il restait là, pendant des heures, immobile, acharné à son travail effrayant de colosse patient et minutieux qui bâtirait une pyramide avec des billes d’enfant. […] Une phrase est viable, disait-il, quand elle correspond à toutes les nécessités de la respiration. Je sais qu’elle est bonne lorsqu’elle peut être lue tout haut.

Mille préoccupations l’assiégeaient en même temps, l’obsédaient et toujours cette certitude désespérante restait fixe en son esprit : « Parmi toutes ces expressions, toutes ces formes, toutes ces tournures, il n’y a qu’une expression, qu’une tournure et qu’une forme pour exprimer ce que je veux dire. »

Guy de Maupassant, étude sur Gustave Flaubert préfaçant les Lettres à George Sand de Gustave Flaubert, 1884

Maupassant cite ici la préface de Flaubert aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet : les phrases mal écrites ne résistent pas à l’épreuve de la lecture à voix haute ; « elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur ».

Texte 4 · « Il a ses chutes »

La causerie va sur Flaubert, ses étranges procédés de conscience, de patience, de sept ans de travail :

« Figurez-vous que l’autre jour, il m’a dit : “C’est fini ; je n’ai plus qu’une dizaine de phrases à écrire, mais j’ai toutes mes chutes de phrases !” Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu’il n’a pas encore faites, il a ses chutes... Que c’est drôle, hein ?...

« Moi, je crois que surtout, il faut dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d’un effet. Un livre n’est pas fait pour être lu à haute voix... Et puis, très souvent, son rythme, à Flaubert, n’est que pour lui seul, il nous échappe. Il se gueule ça à lui-même. […]

« Il a un remords qui empoisonne sa vie, ça le mènera au tombeau ; c’est d’avoir mis dans Madame Bovary deux génitifs l’un sur l’autre, “une couronne de fleurs d’oranger”. Ça le désole ; mais il a beau faire, impossible de faire autrement… »

Edmond et Jules de Goncourt, Journal, mémoires de la vie littéraire, 1863 (éd. R. Ricatte, p. 1031)

Texte 5 · « Dans mon gueuloir, je crie bien plus fort »

Toute la petite meute déchaînée entoure en aboyant une sorte de géant qui vient de se lever de son fauteuil avec fracas en rejetant un livre sur la table… C’est un colosse gaulois aux larges épaules, à la forte carrure, au visage coloré, aux épaisses moustaches retombantes, aux bons yeux clairs à fleur de tête… […] Il est rouge, il est violet : – « une cerise à l’eau-de-vie tombée dans le feu », disait Théo. – C’est Gustave Flaubert.

[Flaubert vient de déclamer des fragments de Salammbô ; il répète « la fameuse phrase » devant ses admirateurs, puis reste seul avec la princesse Mathilde, qui le gronde de « s’échauffer ainsi ».]

– Mais je me calme pour vous, Princesse, je mets une sourdine à ma voix en votre honneur : quand je suis seul, la nuit, à Croisset, dans mon gueuloir, je crie bien plus fort... – Ce doit être beau ! – L’autre nuit, en essayant l’effet de mon dernier chapitre, ma voix a fait résonner mes plumes de fer dans ma coupe de bronze : j’ai cru qu’une veine avait éclaté dans ma poitrine ; je me suis arrêté ; je m’attendais à dégorger un flot de sang... – Vous êtes fou ! Vous vous tuerez, à ce métier-là. – C’est mon métier. – Il est joli ! – Le travail, c’est encore le meilleur moyen d’escamoter la vie... Si ce n’était pour lui, pour quoi vivrais-je ?

Comte Joseph Primoli, Gustave Flaubert chez la princesse Mathilde. Souvenir d’une soirée à Saint-Gratien, éd. Louis Conard, 1927

La scène se passe « en 186..., un soir de septembre, au château de Saint-Gratien », chez la princesse Mathilde ; la « petite meute » est celle de ses chiens. Théo : Théophile Gautier.

Carte mentale de l'étapestyleVoir dans le Lexique →
3Séance 2 · Accompagnement personnalisé

Déchiffrer et classer les brouillons

La casquette de Charles, Madame Bovary, première partie, chapitre 1

Cette séance d’accompagnement personnalisé se fait en salle informatique, sur le site des brouillons de Madame Bovary (bovary.fr). Il s’agit d’étudier l’évolution du texte : déchiffrer, puis classer les brouillons d’un passage du premier chapitre, le portrait de la casquette que porte Charles Bovary, le « nouveau », le jour de son entrée au collège.

Texte 6 · « Une de ces pauvres choses »
Portrait de Gustave Flaubert
Gustave Flaubert1821 – 1880

▶ Écouter le chapitre où se trouve ce passage (YouTube)

C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile.

Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857), première partie, chapitre 1, le texte définitif · Lire l'œuvre

Le folio 1-7 v : quelques lignes du brouillon

▶ Écouter toute l'œuvre Madame Bovary (YouTube)

c’était coiffures une de ces casquettes d’ordre composite qui réuniss re toutes les résument les laideurs toutes les disgracieusetés des autres en elles seules et réun réunissent tous leurs inconvéniens seules qui réunissent en elles les inconvéniens & les disgracieusetés de toutes les autres -

où l’on retrouverait/ait les élémens du bonnet à poil, du chapeau rond de la casquette de loutre champska, du tuyau de poêle, et du bonnet de coton

une de ces pauvres choses où ineptes la tristesse de la matière où d’elle-même semble triste d’être la laideur de vivre, et dont la laideur immobile a des profondeurs d’expression comme la face d’un idiot

inertes inanimées une de ces pauvres choses d’où la forme est absente, où la matière même semble la infinie stupide triste et qui dont l’immobile laideur a des intensités d’expression comme la face sans limites le visage d’un sot imbécille

c’était une de ces coiffures d’ordre composite où l’on retrouve réunis les élémens du bonnet à poil, du chamska, du chapeau rond

Gustave Flaubert, brouillons de Madame Bovary, folio 1-7 v, d’après la transcription du site bovary.fr reprise dans le document de la séance (orthographe du manuscrit conservée ; les ratures ne sont pas distinguées)

Page manuscrite à l'encre, à l'écriture serrée, avec de nombreuses ratures et des ajouts dans la marge
Gustave Flaubert, page des brouillons de Madame Bovary (première partie, chapitres 1 à 9), manuscrit autographe, 1851-1856, Bibliothèque municipale de Rouen, Ms g 223-1 ✱Une vraie page de brouillon de Madame Bovary, couverte de ratures et d'ajouts, comme le folio à déchiffrer.Domaine public · Wikimedia Commons
Carte mentale de l'étapebrouillonVoir dans le Lexique →
4Séance 3 · Activité sur le style

La quête de la perfection stylistique

La mort d’Emma en cinq rédactions, Madame Bovary, troisième partie, chapitre 8

Le soir, enfin après m’être battu les flancs, j’arrive à écrire quelques lignes qui me semblent détestables le lendemain. Je suis écrasé par les difficultés de mon livre. […] Depuis sept semaines, j’ai écrit quinze pages et encore ne valent-elles pas grand’chose.

Gustave Flaubert, lettre à Mme Roger des Genettes, 20 octobre 1864

En quoi consiste concrètement le travail de style de Flaubert ? En quoi les extraits suivants révèlent-ils le souci de perfection du romancier ? Le passage raconte l’extrême-onction d’Emma : le prêtre récite les prières qui appellent la pitié et le pardon de Dieu, le Misereatur et l’Indulgentium, puis fait les onctions sur les parties du corps. Flaubert a récrit cinq fois cette phrase.

Texte 7 · Première et deuxième rédactions
Portrait de Gustave Flaubert
Gustave Flaubert1821 – 1880

Première rédaction. Le prêtre dit le Misereatur et l’Indulgentium et, étendant la main droite, prononça des paroles d’absolution et commença les onctions, qui devaient remettre ses péchés, comme par ces parties du corps, avec l’extrémité du pouce droit, qu’il trempe chaque fois dans l’huile des infirmes, renfermée dans un vase d’argent… Aux yeux, sur les paupières qu’il ferma, aux narines, sur les lèvres, sur les mains…

Deuxième rédaction. Le prêtre récita le Misereatur et l’Indulgentium et, après des paroles d’absolution, trempant le pouce droit dans l’huile sainte, il commença les onctions, pour effacer sur tous les membres les souillures du péché. Il lui ferma de l’index les paupières et toucha d’abord ces yeux qui…, les narines qui se délectaient à la suavité des odeurs…, les lèvres, paroles et gourmandises… aux doigts qui avaient passé dans la chevelure de ses amants et qui se réjouissaient à tous les contacts…

Gustave Flaubert, Madame Bovary, troisième partie, chapitre 8, brouillons · Lire l'œuvre

Page manuscrite raturée, avec des lignes barrées et des mots ajoutés entre les lignes
Gustave Flaubert, autre page des brouillons de Madame Bovary (première partie), manuscrit autographe, 1851-1856, Bibliothèque municipale de Rouen, Ms g 223-1 ✱Phrases barrées, mots ajoutés au-dessus des lignes : Flaubert réécrit chaque passage plusieurs fois.Domaine public · Wikimedia Commons
Troisième et quatrième rédactions

Troisième rédaction. Il prononça les onctions qui devaient effacer sur tous ses membres les souillures du péché, d’abord sur les yeux, ses longs yeux pleins de flammes autrefois, quand ils (enviaient) convoitaient toutes les somptuosités terrestres ; puis, sur les narines dilatées autrefois friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses, ensuite sur sa bouche qui avait bégayé de tendresse (gourmandise raffinée des mensonges), qui avait soupiré de toutes les convoitises, qui avait menti, qui s’était ouverte pour les cris de la luxure ; puis sur les mains aux doigts effilés dont le souple épiderme frémissait à tous les contacts et que les vers du tombeau ne pourraient même pas chatouiller.

Quatrième rédaction. Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentium et prononça à voix haute quelques paroles d’absolution, et trempant son pouce dans l’huile sainte, il commença les onctions : d’abord sur les yeux qui avaient tant envié toutes les somptuosités terrestres, puis sur les narines, autrefois friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, dont le souple épiderme… jadis qui se plaisaient aux contacts suaves et que les vers du tombeau ne pourraient même plus chatouiller ; puis sur les pieds qui l’avaient portée aux rendez-vous, foulé le pavé des rues, et qui ne marcheraient plus.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, troisième partie, chapitre 8, brouillons

Cinquième et dernière rédaction

Le prêtre récita le Misereatur et l’Indulgentium, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres, puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois, quand elle courait l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, troisième partie, chapitre 8, texte publié

Les cinq rédactions sont données telles qu’elles figurent dans le document de la séance. Celui-ci écrit « Indulgentium » et, dans la dernière, « quand elle courait l’assouvissance » : leçons à vérifier sur une édition de référence.

Flaubert commence par un premier jet qui lui sert à mettre en place les éléments du récit ou de la description. Cette première rédaction est souvent gauche ou banale. Commence alors le travail de style proprement dit : il porte sur le lexique, la syntaxe, la ponctuation, les sonorités, le rythme, les images. Flaubert élimine les répétitions, mais aussi les platitudes et les clichés.

Carte mentale de l'étapestyleVoir dans le Lexique →
AaMémento

Lexique

Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.

Les cartes mentales ✱

Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.

Carte mentale ✱stylenom masculin
Synonymes

écrituremanièretonplume

Dérivés

stylisten.stylistiquen. f. et adj.styliserv.stylisationn. f.styléadj.

Champ lexical

phraserythmemot justeimageregistrebrouillon

Étymologie
  • stilus latin : poinçon pour écrire sur des tablettes de cire, puis manière d'écrire
  • styliste, stylistique mots de la même famille
Expressions
  • « Le style est l'homme même » : Buffon, Discours sur le style
  • le style indirect libre : les pensées du personnage mêlées au récit
  • la recherche du mot juste : le travail du style chez Flaubert
  • un exercice de style : un texte écrit pour montrer sa virtuosité
Références culturelles
  • Buffon, Discours sur le style, 1753Buffon y affirme que « le style est l'homme même ».
  • Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782Laclos donne à chaque épistolier un style propre qui révèle son caractère.
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857Flaubert travaille chaque phrase pour atteindre un style parfait et impersonnel.
  • Raymond Queneau, Exercices de style, 1947Le livre montre qu'une même histoire change d'effet selon le style employé.
Carte mentale ✱brouillonnom masculin
Synonymes

premier jetébaucheesquissemanuscrit

Antonymes

copie au propreversion définitivemise au net

Dérivés

brouillerv.brouillonnerv.brouillen. f.brouillagen. m.embrouillerv.débrouillerv.

Champ lexical

raturerédactionréécritureajoutcorrectionversion

Étymologie
  • brouiller français : mêler, mettre en désordre
  • embrouiller, brouillard mots de la même famille
Expressions
  • au brouillon : sur une feuille de travail, avant la copie
  • le gueuloir : Flaubert éprouvait ses phrases en les criant à voix haute
  • la génétique textuelle : l'étude des brouillons d'un écrivain
Références culturelles
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857Flaubert a écrit ce roman au prix de milliers de pages de brouillons, aujourd'hui conservées et étudiées.
  • Gustave Flaubert, Trois contes, 1877Les manuscrits de ces contes montrent les réécritures successives de Flaubert avant la version définitive.
  • Francis Ponge, La Fabrique du pré, 1971Ponge publie les notes et brouillons de son poème sur le pré pour montrer l'écriture en train de se faire.

AaLes mots de l’atelier

Écrire, réécrire : le vocabulaire de la séquence

Gueuloir
Épreuve de la lecture à voix haute : Flaubert déclame ses phrases pour en éprouver le rythme et l’harmonie. Une phrase est bonne lorsqu’elle peut être lue tout haut.
Le mot juste
Conviction qu’il n’y a qu’une expression, qu’une tournure et qu’une forme pour exprimer ce que l’on veut dire.
Euphonie
Sonorité coulante et fluide ; le terme juste mais peu « euphonique » est remplacé.
Fond et forme
Pour Flaubert, l’un n’existe pas sans l’autre : alliance parfaite du signifiant et du signifié.
Impersonnalité
Le style n’emprunte ses qualités qu’à la qualité de la pensée et à la puissance de la vision.
Premier jet
Première rédaction, qui met en place les éléments du récit ou de la description ; souvent gauche ou banale.
Ébauche
Rédaction inachevée : phrases en suspens, points de suspension, variantes entre parenthèses.
États du texte
Brouillons successifs, manuscrit définitif, manuscrit du copiste, texte publié.
Amplifier, élaguer
Les deux mouvements de la réécriture chez Flaubert : développer ce qui était esquissé, puis supprimer ce qui est faible ou superflu.
Autocensure
Suppression faite par l’écrivain lui-même, au nom du bon goût ou pour des raisons politiques, religieuses ou morales.
✱
Folio
Feuillet numéroté d’un manuscrit ; « v » désigne son verso.
Génétique textuelle
Étude des manuscrits et des brouillons pour reconstituer la genèse d’une œuvre.

Sources : documents d’Etienne Buraud pour la Terminale L du Microlycée 93, dossier « Mme Bovary » (janvier 2015) : « corpus-intro-flaubertautravail-question » (séance 1 : cinq textes, questions et corrigé) ; « travail-sur-brouillon-flaubert-siteinternet » (séance d’AP sur le site bovary.fr, avec la transcription du folio 1-7 v et des éléments de correction, dont une partie semble reprise des pages pédagogiques du site) ; « activitesurlestyle » (cinq rédactions de l’extrême-onction, questions de préparation et corrigé). Dossier « OuLiPo et travail de l’écriture » (2002) consulté pour le cadre du cours sur le manuscrit. Non repris : les notes de lecture d’une collègue et deux PDF pédagogiques externes. Textes du domaine public. Ajouts signalés par l’astérisque : encadré sur l’auteur, « À retenir » de la séance 1, bilan, deux définitions.

5IAPour aller plus loin

Activités avec l'IA ✱

Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).

Trois règles avant de commencer
  • L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
  • Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
  • L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1

Le gueuloir : l'IA face à Flaubert

En classe30 min

Objectif. Comprendre le travail du style chez Flaubert en comparant une « amélioration » de l'IA avec ses vraies rédactions.

  1. Relis la première rédaction de la mort d'Emma (troisième partie, chapitre 8).
  2. Le professeur demande à l'IA d'améliorer ce brouillon.
  3. La classe compare la version de l'IA avec la cinquième rédaction de Flaubert.
  4. Lisez les deux à voix haute, comme au gueuloir : laquelle est la plus claire et la plus vive ? Pourquoi ?
À écrire à l'IA

Voici la première rédaction d'un passage de Madame Bovary de Flaubert, tirée de ses brouillons : [colle la première rédaction]. Réécris-la pour la rendre plus précise et plus rythmée, en gardant le même contenu. Explique ensuite trois choix que tu as faits.

Garde ton esprit critique. Comparez avec le corrigé du manuel (« faire clair et vif ») : l'IA ajoute souvent des adjectifs et allonge, alors que Flaubert supprime et resserre.

2

Témoignages : vrai ou inventé ?

À la maison25 min

Objectif. Vérifier ce que l'IA sait des méthodes de travail de Flaubert à partir des cinq témoignages de la séance 1.

  1. Relis les témoignages de Caroline Commanville, Maupassant, des Goncourt et de Primoli.
  2. Demande à l'IA un portrait de Flaubert au travail, avec des citations.
  3. Vérifie chaque citation dans les textes du manuel.
  4. Réécris le portrait toi-même en n'utilisant que des citations vérifiées.
À écrire à l'IA

Décris en dix lignes la manière dont Flaubert travaillait, d'après les témoignages de sa nièce Caroline Commanville, de Maupassant et des Goncourt. Donne des citations entre guillemets et précise de qui elles viennent. Si tu n'es pas sûr d'une citation, écris « à vérifier ».

Garde ton esprit critique. C'est un piège classique : l'IA fabrique des citations plausibles. Seules celles que tu retrouves mot pour mot dans le manuel sont utilisables.

3

La casquette de Charles : du brouillon au texte

En classe ou à la maison30 min

Objectif. Observer les corrections de Flaubert sur la description de la casquette (première partie, chapitre 1).

  1. Explore le folio 1-7 v sur le site des brouillons et réponds aux questions : quel était le mot initial ? comment évolue la relative ?
  2. Écris tes hypothèses sur les raisons de chaque correction.
  3. Soumets ces hypothèses à l'IA pour qu'elle les discute.
  4. Compare avec les pistes du manuel : mot juste, ambiguïtés, lourdeurs, redites.
À écrire à l'IA

J'étudie les brouillons de la description de la casquette de Charles dans Madame Bovary de Flaubert. Voici les corrections que j'ai observées et mes hypothèses sur leurs raisons : [colle tes observations]. Discute chaque hypothèse : est-elle convaincante ? Ne me donne pas d'autres corrections que celles que je t'indique.

Garde ton esprit critique. L'IA n'a pas forcément accès au manuscrit : elle peut inventer des variantes. Ne te fie qu'à ce que tu as lu toi-même sur le folio.

4

Écrire, réécrire : mon paragraphe en cinq états

À la maison35 min

Objectif. Faire l'expérience de la réécriture à la manière de Flaubert et garder la main sur ses choix.

  1. Écris un paragraphe descriptif de six lignes sur un objet du quotidien.
  2. Réécris-le toi-même deux fois en supprimant et en resserrant.
  3. Demande à l'IA de commenter tes trois versions sans en écrire une quatrième.
  4. Rédige une note de cinq lignes : quelle version gardes-tu et pourquoi ?
À écrire à l'IA

Voici trois versions successives d'un paragraphe descriptif que j'ai écrit, en essayant d'appliquer la méthode de Flaubert (supprimer, resserrer, chercher le mot juste) : [colle tes trois versions]. Commente l'évolution d'une version à l'autre. N'écris pas de nouvelle version.

Garde ton esprit critique. Vérifie que l'IA ne réécrit pas ton texte en cachette dans ses commentaires. C'est ton oreille, comme au gueuloir, qui doit décider.

✎Pour l'enseignant

Fiches d'activité d'une heure

5 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier

  • 11
    Flaubert au travailDégager des témoignages de Caroline Commanville et de Maupassant les habitudes de travail de Flaubert, étudier la manière dont ils les racontent (temps…
  • 12
    Les obsessions de FlaubertDégager du corpus les obsessions stylistiques de Flaubert, en fixer le vocabulaire, confronter deux conceptions de la lecture (à voix haute ou des yeux) dans…
  • 13
    La casquette de CharlesComparer le folio 1-7 v et le texte définitif de la célèbre description de la casquette : observer les corrections, comprendre ce qu'elles font gagner au…
  • 14
    De l'ébauche à l'achèvementComparer les cinq rédactions d'une même phrase pour voir comment une ébauche devient un texte achevé, analyser l'architecture de la phrase définitive, puis en…
  • 15
    Ce que Flaubert garde et ce qu'il supprimeClasser les éléments narratifs selon le sort que Flaubert leur réserve d'une rédaction à l'autre, comprendre la double exigence de clarté et de concentration…

Les fiches et leurs corrigés s'ouvrent en mode enseignant.