Moraliste français du XVIIe siècle, La Bruyère est l'auteur d'un seul grand livre, Les Caractères (1688), étudié sur le site. Il y fait le portrait de personnages typiques de son époque, souvent sous des noms inventés comme Arrias, pour se moquer de leurs défauts : l'orgueil, la vanité, l'hypocrisie. Il était précepteur dans la famille du prince de Condé.
Écrivain français du XVIIe siècle, Charles Perrault a travaillé au service du roi Louis XIV et a été membre de l'Académie française. Il est surtout célèbre pour ses Histoires ou contes du temps passé (1697), où il réécrit des contes populaires comme Le Petit Chaperon rouge, Le Petit Poucet ou Le Chat botté, étudiés sur le site. Chaque conte se termine par une morale.
Cette séquence de Terminale littéraire a été conduite en 2007-2008, puis reprise en 2008-2009, lorsque les Contes de Charles Perrault illustrés par Gustave Doré figuraient au programme de l'épreuve de littérature de la série L. L'œuvre relevait du domaine « Littérature et langages de l'image » : il ne s'agit donc pas de relire des contes de l'enfance, comme en 6e, mais d'étudier un livre où deux artistes, séparés par près de deux siècles, se rencontrent. D'un côté, un académicien du Grand Siècle, champion des Modernes, qui publie en 1697 de courts récits en prose suivis de moralités en vers. De l'autre, un graveur romantique qui, pour l'édition de luxe de l'éditeur Hetzel (1862), compose de grandes planches hors-texte au noir profond.
Une question court d'un bout à l'autre du dossier : les gravures de Doré sont-elles fidèles au texte de Perrault, ou le trahissent-elles ? Pour y répondre, la classe étudie la poétique du conte (« La Belle au bois dormant », matrice des contes de fées), les choix de l'illustrateur (« La Barbe bleue », « Riquet à la houppe »), puis les grandes lectures du recueil : la lecture mondaine et galante, la lecture psychanalytique du « Petit Chaperon rouge », l'image des femmes, la place des animaux et la question du destinataire : des contes pour enfants ?
Fiche enseignant
Intitulé
Les Contes de Perrault illustrés par Gustave Doré : fidélité ou trahison ?
Programme
Terminale L, enseignement de littérature, domaine « Littérature et langages de l'image » : les relations entre un texte littéraire et les choix d'un artiste qui, en l'illustrant, crée sa propre œuvre
Œuvre
Charles Perrault, Contes (contes en vers, 1691-1695 ; Histoires ou contes du temps passé, 1697), édition illustrée par Gustave Doré (Hetzel, 1862)
Classe
Terminale L, 2007-2008 (documents de novembre 2007 à mars 2008), reprise en 2008-2009 (diaporama de janvier 2009)
Évaluations
Premier devoir sur « La Barbe bleue » et « Riquet à la houppe » (corrigé du 11 décembre 2007) ; deux sujets de réflexion corrigés : « Des contes pour enfants ? » (février 2008) et « Rôle et fonction des animaux dans les contes » (mars 2008)
Fil rouge
Doré, fidèle ou traître à Perrault ? Illustrer, c'est déjà interpréter.
Le parcours
L'ordre des séances est reconstitué d'après les dates des fichiers du dossier ; la durée de chaque étape n'est pas précisée.
N°
Dominante
Support
Notions
1
De Perrault à Doré : histoire d'un livre
Diaporama « Doré-Perrault » (novembre 2007) ; Sainte-Beuve, compte rendu de 1861
Frontispice, vignette, gravure hors-texte
2
La Belle au bois dormant, matrice des contes de fées
Fiche « Caractéristiques narratives et stylistiques » (novembre 2007)
Merveilleux, hyperbole, double narration
3
La Barbe bleue et Riquet à la houppe : fidélité ou trahison ?
Textes de Perrault ; gravures de Doré ; correction du premier devoir (décembre 2007)
Illustrer, interpréter ; moralité ; satire
4
Doré, fidèle ou traître ?
Conférence « De Doré à Perrault » (texte d'appui) ; moralités de Cendrillon
Gothique, sublime, beau ; culture mondaine
5
Le Petit Chaperon rouge et la lecture psychanalytique
Texte de Perrault ; fiche sur Bruno Bettelheim (décembre 2007)
Lecture symbolique, « contresens génial »
6
Les femmes dans les Contes
Cours, diaporama ; La Bruyère, « Des femmes » (document d'appui)
Types, vertus et vices, tradition moraliste
7
Des contes pour enfants ?
Préface des contes en vers ; corrigé et diaporama (février 2008)
Destinataire, lecture à plusieurs niveaux
8
Les animaux dans les contes
Corrigé (mars 2008)
Animal humanisé, homme bestial
Les textes étudiés
Texte
Œuvre
Texte 1
« La Barbe bleue » : la petite clef ; le dénouement
Perrault, Histoires ou contes du temps passé, 1697
Texte 2
« Riquet à la houppe » : la conversation dans le bois ; la métamorphose
Histoires ou contes du temps passé, 1697
Texte 3
« Le Petit Chaperon rouge » : la scène du lit et la moralité
Histoires ou contes du temps passé, 1697
À l'appui
Les moralités de « Cendrillon »
Histoires ou contes du temps passé, 1697
À l'appui
La préface des contes en vers
Perrault, Contes en vers, 1695
À l'appui
« Des femmes », remarques 49 et 76
La Bruyère, Les Caractères, 1688
Critique
Compte rendu de l'édition Hetzel
Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, 23 décembre 1861
2Séance 1 · Ouverture
De Perrault à Doré : histoire d'un livre
Des vignettes de 1697 aux gravures de l'édition Hetzel (1862)
La séquence s'ouvre sur un diaporama, « Doré-Perrault » (novembre 2007), qui confronte les images de l'édition originale et celles de Doré. Avant de comparer un texte et ses illustrations, il faut savoir quel livre on a entre les mains : le recueil que nous appelons « les Contes de Perrault » n'a jamais existé sous cette forme du vivant de son auteur.
Deux ou trois choses que l'on sait des contes
Dans les années 1670, les contes de fées sont un jeu de salon : Mme de Sévigné évoque une amie qui distrait ses invités en leur « mitonnant » des contes.
En 1690, Mme d'Aulnoy insère « L'Île de la félicité » dans un roman : c'est le premier conte de fées littéraire en français. Une vogue commence, qui durera jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Perrault publie d'abord trois contes en vers, sans illustration, entre 1691 et 1695 : Grisélidis, Les Souhaits ridicules et Peau d'Âne. Il n'a laissé aucun « Peau d'Âne » en prose.
En 1695, un manuscrit orné de vignettes à la gouache est offert à Mademoiselle, nièce de Louis XIV : il contient cinq contes en prose et une dédicace signée « P. D. », pour Perrault d'Armancour, le fils de l'écrivain.
En 1697 paraissent chez Barbin les Histoires ou contes du temps passé : huit contes en prose, un frontispice et une vignette gravée en tête de chaque conte. La paternité du recueil reste discutée.
Les contes en vers et en prose ne sont réunis qu'en 1781 ; une version en prose de « Peau d'Âne », qui n'est pas de Perrault, s'y ajoute. C'est elle qu'illustre Doré.
D'où une conséquence importante : en 1862, l'éditeur ne suit pas l'édition originale. Le texte est remanié, privé de ses moralités, les contes sont présentés dans un autre ordre (le recueil s'ouvre sur « Le Petit Chaperon rouge », ce qui souligne son aspect populaire) et « Peau d'Âne » est donné en prose. Doré illustre donc moins Perrault qu'un « Perrault de Hetzel ».
Un livre d'étrennes : l'édition Hetzel
Pierre-Jules Hetzel, qui signe P.-J. Stahl, est revenu d'exil en 1859 ; cet éditeur républicain est l'un des créateurs de la littérature pour la jeunesse. Il confie à Doré l'illustration des Contes. Le livre paraît pour les étrennes : grand format, couverture dorée, grandes gravures hors-texte (certaines mesurent 33 × 27 cm), qui ne suivent pas exactement le texte en vis-à-vis et dont la légende figure dans la table. L'illustration n'est plus la simple vignette qui ouvrait chaque conte : elle scande les temps forts du récit et prend la taille d'un tableau. C'est un objet de luxe, destiné aux enfants de la bourgeoisie, à l'inverse de l'édition de 1697, petit livre bon marché, plein de coquilles, dont les vignettes naïves imitent volontairement les livrets de colportage.
Le frontispice résume ce changement. En 1697, une vieille femme qui file raconte de mémoire, au coin du feu, les « Contes de ma mère l'Oye » à un auditoire mêlé. Chez Doré, une grand-mère à lunettes lit des histoires à faire peur dans un livre, au milieu d'une famille bourgeoise que les bras de la mère referment en cercle : on passe de l'oral à l'écrit, et du brassage social au cercle familial.
Antoine Clouzier (attribué), Frontispice des Histoires ou contes du temps passé (« Contes de ma mère l’Oye »), 1697, gravure, Paris, Claude Barbin (édition originale)
Image : Édition originale de 1697, via Wikimedia Commons · Domaine public voir le fichier
Gustave Doré (gravé par Pannemaker), Frontispice des Contes de Perrault (épreuve), 1862, gravure sur bois, Paris, Bibliothèque nationale de France
Image : Gustave Doré, Bibliothèque nationale de France, via Wikimedia Commons · Domaine public voir le fichier
Voici une édition nouvelle qui laisse bien loin en arrière toutes les autres ; elle est unique, elle est monumentale. Ce sont des étrennes de roi. Chaque enfant est-il devenu un Dauphin de France ? – Oui, au jour de l'an, chaque famille a le sien.
Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, 23 décembre 1861
Je ne puis que dire que ces dessins me semblent fort beaux, d'un tour riche et opulent, qu'ils ont un caractère grandiose qui renouvelle l'aspect de ces humbles contes et leur rend de leur premier merveilleux antérieur à Perrault même.
Sainte-Beuve, ibid.
Les instructions officielles précisent que Doré « propose une lecture parmi d'autres possibles » : toute la séquence met cette formule à l'épreuve. Elles rappellent l'objectif de l'étude :
Il est rappelé en effet que l'objectif est de permettre aux élèves de réfléchir aux problèmes posés par les relations entre un texte littéraire et les choix opérés par un artiste qui, en imaginant de l'illustrer, crée sa propre œuvre.
Instructions officielles du programme de Terminale L, citées dans la conférence « De Doré à Perrault »
Caractéristiques narratives et stylistiques de « La Belle au bois dormant », 1697
✱Le conte ouvre le recueil de 1697. Une princesse, condamnée par une vieille fée vexée à se percer la main d'un fuseau, s'endort pour cent ans avec toute sa maison, dans un château que protège un bois de ronces. Un prince la réveille et l'épouse en secret. Mais le conte ne s'arrête pas là : la mère du prince, une ogresse, veut dévorer sa belle-fille et ses deux enfants, et finit par se jeter elle-même dans la cuve qu'elle leur destinait.
La fiche de novembre 2007 étudie ce premier conte comme un modèle : on y trouve tous les procédés du recueil. Elle part d'une question qui reviendra tout au long de la séquence : conte pour enfants ou pour adultes ? Pour y répondre, il faut distinguer le fond (la matière du conte) et la forme (le style, le double niveau de la narration).
1. Le conte : mythe oral et mystifications littéraires
La mystification des origines. Perrault prétend puiser dans un fonds populaire et présente ses récits comme des « bagatelles » ; la préface et la dédicace jouent de cette fausse modestie.
La matière mythologique : du détail au symbole. Le goût des chiffres (7, 100, 12 000) ; les entrées, sorties et apparitions qui se font « comme par magie » ; les ronces et les épines qui poussent ou s'écartent en un instant.
Le fatum. Les « arrêts » des fées pèsent comme une malédiction : on cherche à échapper au destin, puis on l'accepte.
Quelques modèles anciens. Le roi qui interdit les fuseaux par un édit rappelle les parents d'Œdipe ; le retour du prince fait penser à celui de Thésée ; la vieille fileuse évoque les Parques.
2. Les personnages ne sont pas des personnes
Chaque personnage se réduit à son type. Le bestiaire merveilleux réunit fées, ogresse et nain, mais ces êtres surnaturels ont des susceptibilités bien humaines : la vieille fée se venge de n'avoir pas été invitée. La galerie royale aligne prince, rois, reines et princesse. Les dons des fées dessinent les types mondains de la cour : beauté, esprit, grâce, danse, chant, jeu des instruments. Un simple adjectif suffit à caractériser : la vieille fée s'oppose à la jeune fée.
3. Le style
Le merveilleux et l'hyperbole. Le conte procède par surenchère et par contrastes : terrible et merveilleux, admirable et terrifiant, bonheur et malheur. Le pathétique est appuyé : « il n'y eut personne qui ne pleurât ».
La double narration : le récit et son commentaire. Le narrateur intervient : allusions de connivence, traits d'esprit, morale finale.
La valeur du détail. Le détail merveilleux (« un chariot tout de feu, traîné par des dragons ») voisine avec le détail familier et comique : dans le château qui s'endort, « la petite Pouf », puis « le feu aussi » [citation à vérifier dans l'édition].
4. Spécificités narratives
Le temps. Une achronie (« il était une fois », « un jour ») qui cohabite avec des précisions inattendues : la princesse a quinze ou seize ans.
L'espace. Un ailleurs purement lexical : le royaume de Mataquin, à douze mille lieues.
De « je ne sais quand » à aujourd'hui. Les mentions contemporaines font sourire le lecteur de 1697 : l'eau de Hongrie, les références à la mode, la peinture de la cour.
Lacunes et ellipses. La vieille fileuse surgit sans explication : le conte ne dit rien d'elle.
Charles Perrault, « La Barbe bleue », Histoires ou contes du temps passé, 1697
Un homme riche, qui possède « de belles maisons à la ville et à la campagne », a le malheur d'avoir la barbe bleue : toutes les femmes le fuient, d'autant qu'on ne sait ce que sont devenues ses précédentes épouses. Après huit jours de fêtes dans une maison de campagne, la cadette de ses voisines finit par trouver qu'il n'a « plus la barbe si bleue » et l'épouse. Un mois plus tard, il part en voyage, lui confie toutes ses clefs et lui interdit d'ouvrir le petit cabinet de l'appartement bas. Pendant que ses amies visitent la maison, la jeune femme n'a qu'une idée en tête.
Texte 1 · « La clef était fée »Charles Perrault1628 – 1703
Elle fut si pressée de sa curiosité que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs (c'était toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
[…]
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il y demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
Charles Perrault, « La Barbe bleue », Histoires ou contes du temps passé (1697) · Lire l'œuvre
Gustave Doré, illustration pour La Barbe bleue, Les Contes de Perrault, édition de 1867 ✱Les voisines admirent les richesses de la maison, mais l'épouse ne pense qu'au petit cabinet interdit.Domaine public · Wikimedia CommonsLe dénouement : « Anne, ma sœur Anne… »
[La Barbe bleue, revenu plus tôt que prévu, découvre le sang sur la clef et condamne sa femme à mourir. Elle obtient un demi-quart d'heure pour prier Dieu et envoie sa sœur Anne guetter, du haut de la tour, l'arrivée de ses frères.]
Puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir. « Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu » ; et, levant son bras...
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe bleue s'arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui, mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue. Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps, une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.
Charles Perrault, « La Barbe bleue » (1697), fin du conte · Lire l'œuvre
La Barbe bleue, gouache anonyme ornant le manuscrit des Contes de ma mère l'Oye, 1695, Morgan Library and Museum, New York ✱Le dénouement : la sœur Anne guette en haut de la tour, et les frères arrivent à cheval.Domaine public · Wikimedia Commons
Le sens du conte selon Perrault
Perrault fait de ses contes des apologues, c'est-à-dire des récits fictifs dont le lecteur doit tirer une leçon. C'est tout le sens de la préface de 1695, qui affirme que ces bagatelles ne sont « pas de pures bagatelles » mais qu'elles renferment « une morale utile » : c'est l'idéal classique du « plaire et instruire ». Cette leçon n'est pas implicite : chaque conte s'achève sur une ou deux moralités en vers, nettement détachées du récit. Il faut les lire de près, avec les notes de l'édition, pour se familiariser avec la langue du XVIIe siècle.
Première moralité. « La curiosité malgré tous ses attraits / coûte souvent bien des regrets » : la curiosité est dangereuse (on évitera de résumer par « la curiosité est un vilain défaut » !). La leçon s'adresse au « sexe », c'est-à-dire aux femmes, le « beau sexe ».
Seconde moralité. Elle oppose le « temps passé », celui de la Barbe bleue, au monde d'aujourd'hui, c'est-à-dire aux années 1690, où « on a peine à juger qui des deux est le maître » : c'est la femme qui porte la culotte, l'homme n'est plus le maître et les femmes veulent les mêmes prérogatives. Qu'il faille le prendre au sérieux ou non (les critiques ne sont pas d'accord), on est dans le domaine de la satire : le sens porte sur les relations entre les hommes et les femmes.
Charles Perrault, « Riquet à la houppe », 1697 · premier devoir, décembre 2007
Le premier devoir de l'année associe « La Barbe bleue » à un conte très différent, « Riquet à la houppe ». Ici, presque pas de peur ni de sang : un prince laid mais spirituel, une princesse belle mais sotte, et une longue conversation. C'est le conte le plus « mondain » du recueil, et celui que Doré a le moins illustré.
Texte 2 · La conversation dans le boisCharles Perrault1628 – 1703
[Riquet, prince d'une laideur extrême, a reçu d'une fée le don d'avoir beaucoup d'esprit et d'en donner à la personne qu'il aimera le mieux. Une princesse voisine, « plus belle que le jour », est aussi stupide qu'elle est belle ; elle a reçu le don de rendre beau celui qui lui plaira. Un jour qu'elle pleure sa bêtise dans un bois, Riquet l'aborde « avec tout le respect et toute la politesse imaginable ».]
Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit : « Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez : car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.
– Cela vous plaît à dire, monsieur », lui répondit la princesse, et en demeura là. « La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste, et, quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.
– J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous, et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.
– Il n'y a rien, madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là que, plus on en a, plus on croit en manquer.
– Je ne sais pas cela, dit la princesse ; mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue. »
Charles Perrault, « Riquet à la houppe », Histoires ou contes du temps passé (1697) · Lire l'œuvre
Les cuisines souterraines
[Riquet promet de lui donner de l'esprit si elle accepte de l'épouser dans un an. Devenue spirituelle, la princesse brille à la cour, oublie sa promesse et hésite entre de nombreux prétendants. Un an plus tard, jour pour jour, elle va rêver dans le même bois.]
Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait : « Apporte-moi cette marmite » ; l'autre : « Donne-moi cette chaudière » ; l'autre : « Mets du bois dans ce feu. » La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d'une chanson harmonieuse. La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient. « C'est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain. »
Charles Perrault, « Riquet à la houppe » (1697) · Lire l'œuvre
Gustave Doré, illustration pour Riquet à la houppe (sa seule planche pour ce conte), Les Contes de Perrault, édition de 1867 ✱Dans le bois, la terre s'ouvre : des cuisiniers préparent sous terre le festin des noces de Riquet.Domaine public · Wikimedia CommonsLa métamorphose
[La princesse, qui a maintenant trop d'esprit pour épouser un homme si laid, discute avec Riquet. Il lui apprend qu'elle a le pouvoir de le rendre beau ; elle le souhaite de tout son cœur.]
La princesse n'eut pas plutôt prononcé ces paroles que Riquet à la houppe parut, à ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse, ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage ; que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants ; que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d'héroïque.
Charles Perrault, « Riquet à la houppe » (1697), fin du conte · Lire l'œuvre
Moralité
Ce que l'on voit dans cet écritEst moins un conte en l'air que la vérité même.Tout est beau dans ce que l'on aime,Tout ce qu'on aime a de l'esprit.5Autre moralitéDans un objet où la natureAura mis de beaux traits et la vive peintureD'un teint où jamais l'art ne saurait arriver,Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible10Qu'un seul agrément invisibleQue l'amour y fera trouver.
Le premier devoir
Le bilan du devoir est sévère sur un point : trop de copies illustrent « très mal ou lointainement » leurs idées. Pour beaucoup d'élèves, être fidèle signifie représenter ce qui est écrit, et trahir, représenter autrement ; or les enjeux sont plus complexes. Les devoirs réussis se sont efforcés de comparer avec précision le texte et l'image.
Le romantique et le classique : d'après la conférence « De Doré à Perrault » (décembre 2006)
Pour préparer la correction du premier devoir, la classe dispose d'un long texte d'appui : une conférence pédagogique prononcée le 18 décembre 2006 [date à vérifier], dont l'auteur n'est pas nommé dans le document. Sa thèse est volontairement provocatrice : loin de proposer « une lecture parmi d'autres possibles », Doré imposerait, par la puissance hypnotique de ses images, une interprétation contraire à l'intention de Perrault. Le texte, protégé, est seulement résumé ici ; les citations sont celles des auteurs anciens qu'il rapporte.
1. Perrault selon Doré, ou la perfection du contresens
Un Doré romantique et « germanique ». Dès 1861, Sainte-Beuve voit en Doré un romantique, proche de Théophile Gautier, qui rend aux contes leur merveilleux populaire, antérieur à Perrault. Il croit même y sentir le voisinage de l'Allemagne et des frères Grimm.
[Les contes selon Doré] se ressentent un peu du voisinage de l'Allemagne et des bords du Rhin, et projettent sur nos contes familiers un peu de ce fantastique et de cette imagination mystérieuse qui respire dans les légendes et contes du foyer, recueillis par les frères Grimm : il y a tel de ces châteaux qui me fait l'effet de celui d'Heidelberg ou de la Wartburg, et les forêts ressemblent à la Forêt-Noire.
Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, 23 décembre 1861
Un Doré gothique. La catégorie la plus juste est celle du gothique, venue du roman anglais de la fin du XVIIIe siècle (Horace Walpole, Ann Radcliffe) : châteaux et abbayes en ruine, spectres, jeunes filles passives et menacées par des créatures sadiques. On la retrouve chez Doré : le château de la Barbe bleue, la statue animée de l'escalier, la vieille fileuse en sorcière, la princesse de « Riquet » ou de « Cendrillon » livrée à un monstre.
Un Doré sublime. Le gothique s'appuie sur la distinction qu'Edmund Burke établit en 1757 entre le beau et le sublime. Le beau est petit, lisse, symétrique, lumineux, rassurant : c'est l'art de la proportion et de la raison. Le sublime est vaste, rugueux, vertical, enveloppé de pénombre ; il naît de la disproportion, du danger, de l'obscurité, et procure une « terreur délicieuse ». Doré est un artiste du sublime : sa forteresse de la Barbe bleue, perchée sur un rocher dans le soir, écrase des personnages minuscules.
Un Doré « ami du peuple ». Doré peint avec réalisme les gens de peu : la famille du Petit Poucet devient une scène de genre, avec ses sabots, ses outils, ses haillons, et des parents presque sympathiques, bien éloignés des parents égoïstes et dévorateurs de Perrault. Même la marraine de Cendrillon apparaît comme une pauvresse, dans une cuisine où pend une corde à linge.
2. Vers le vrai Perrault
Le beau contre le sublime. Dans la querelle des Anciens et des Modernes, Boileau, qui a traduit le Traité du sublime du pseudo-Longin en 1674, défend le sublime ; Perrault, son adversaire, défend la régularité, la symétrie, la raison. L'intendant des bâtiments du roi aime la nature domestiquée des jardins de Versailles :
Cette nature sauvage gâterait tout si on la laissait faire, elle remplirait toutes les allées d'herbes et de ronces, toutes les fontaines et les canaux de roseaux et de limon, aussi les jardiniers ne font-ils autre chose que de la combattre continuellement.
Charles Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes (1688-1697) [dates à vérifier]
Illustrer Perrault par le sublime, avec des forêts obscures et une végétation envahissante, c'est donc prendre le contre-pied exact de son esthétique.
Un auteur mondain, non un folkloriste. Longtemps, de Sainte-Beuve à Marc Soriano, on a fait de Perrault le « secrétaire » d'une tradition orale transmise par les nourrices, comme la préface et le titre de « Contes de ma mère l'Oye » y invitent. La critique récente (Gilbert Rouger, Marc Fumaroli, Jules Brody) voit au contraire dans les contes une œuvre lettrée, inspirée en partie de nouvelles italiennes de la Renaissance, et destinée à un public mondain. Le recueil serait une réponse de Perrault à Boileau, qui méprisait ces histoires de nourrices :
Sans mentir, une telle bassesse est bien éloignée du goût de l'Antiquité ; et qu'aurait-on dit de Virgile, bon Dieu ! si à la descente d'Énée dans l'Italie, il lui avait fait conter par un hôtelier l'histoire de Peau d'Âne, ou les Contes de ma Mère l'Oie ?
Boileau, Dissertation sur Joconde (1669) [date à vérifier]
3. Le cas de Cendrillon : une allégorie de la civilité
On croit que « Cendrillon » récompense la vertu et la patience. Les deux moralités disent tout autre chose : elles parlent de « bonne grâce » et d'« avancement ».
La beauté pour le sexe est un rare trésor,De l'admirer jamais on ne se lasse ;Mais ce qu'on nomme bonne grâceEst sans prix, et vaut mieux encore.5C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Marraine,En la dressant, en l'instruisant,Tant et si bien qu'elle en fit une reine :(Car ainsi sur ce conte on va moralisant.)Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées,10Pour engager un cœur, pour en venir à bout,La bonne grâce est le vrai don des Fées ;Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.
Charles Perrault, « Cendrillon ou la petite pantoufle de verre », Histoires ou contes du temps passé (1697)
Gustave Doré, « Approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine », illustration pour Cendrillon, 1862 ✱La pantoufle de verre va à Cendrillon : sa « bonne grâce » est enfin reconnue.Domaine public · Wikimedia CommonsAutre moralité
C'est sans doute un grand avantage,D'avoir de l'esprit, du courage,De la naissance, du bon sens,Et d'autres semblables talents,5Qu'on reçoit du ciel en partage ;Mais vous aurez beau les avoir,Pour votre avancement ce seront choses vaines,Si vous n'avez, pour les faire valoir,Ou des parrains, ou des marraines.
La « bonne grâce » est un terme technique des traités de civilité du XVIIe siècle (Faret, L'Honnête Homme ; Du Bosc, L'Honnête Femme) : c'est l'art de tout faire comme par nature et sans étude. Le conte devient l'allégorie de l'éducation de l'honnête femme : la marraine « dresse » et « instruit » sa filleule, qui fait « mille honnêtetés » à ses sœurs et accède à la cour. Les sœurs, « malhonnêtes », incarnent l'affectation. La leçon est sociale plutôt que morale, et Perrault, ami des conteuses, y apparaît moins misogyne que défenseur des femmes et des valeurs mondaines.
Charles Perrault, « Le Petit Chaperon rouge », 1697 · Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
Le conte le plus célèbre du recueil est aussi l'un des plus courts, et il « finit très mal » : chez Perrault, aucun chasseur ne vient sauver la petite fille. Doré lui consacre plusieurs gravures, dont la plus fameuse montre l'enfant et le loup couchés dans le même lit. Le cours sur les animaux y voit le loup comme l'inconscient de la petite fille, et note l'étrange hybride que forme le loup déguisé en grand-mère.
Gustave Doré, Le Petit Chaperon rouge : l’enfant et le loup dans le lit, 1862, gravure sur bois, Les Contes de Perrault, Paris, Hetzel
Image : Gustave Doré, via Wikimedia Commons · Domaine public voir le fichierTexte 3 · « C'est pour te manger ! »Charles Perrault1628 – 1703
[La petite fille a indiqué au loup la maison de sa mère-grand, puis a pris le chemin le plus long. Le loup, arrivé le premier, a dévoré la grand-mère et pris sa place dans le lit.]
Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Le loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture : « Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. » Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :
« Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ! – C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !
– Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! – C'est pour mieux courir, mon enfant !
– Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ! – C'est pour mieux écouter, mon enfant !
– Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ! – C'est pour mieux voir, mon enfant !
– Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! – C'est pour te manger ! »
Et, en disant ces mots, ce méchant loup se jeta sur le petit chaperon rouge, et le mangea.
Charles Perrault, « Le Petit Chaperon rouge », Histoires ou contes du temps passé (1697) · Lire l'œuvre
Antoine Clouzier (attribué), Le Petit Chaperon rouge, gravure de l'édition originale des Histoires ou contes du temps passé, Paris, Barbin, 1697 ✱La toute première image du conte, en 1697 : le loup est déjà dans le lit, face à la fillette.Domaine public · Wikimedia CommonsMoralité
On voit ici que de jeunes enfants,Surtout de jeunes fillesBelles, bien faites et gentilles,Font très mal d'écouter toute sorte de gens,5Et que ce n'est pas chose étrange,S'il en est tant que le loup mange.Je dis le loup, car tous les loupsNe sont pas de la même sorte :Il en est d'une humeur accorte,10Sans bruit, sans fiel et sans courroux,Qui, privés, complaisants et doux,Suivent les jeunes demoisellesJusque dans les maisons, jusque dans les ruelles.Mais, hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,15De tous les loups sont les plus dangereux !
Une analyse psychanalytique stimulante
Dans Psychanalyse des contes de fées (Pocket, 1976), le psychanalyste Bruno Bettelheim tente de montrer que les contes plaisent aux enfants parce qu'ils les aident à surmonter leurs difficultés, en particulier dans la construction de leur sexualité. L'essai étant protégé, on en résume ici les étapes, d'après la fiche distribuée en classe.
Le refus de la version de Perrault. Bettelheim lui reproche d'être trop explicite : le loup n'y est pas un animal carnassier mais, à l'évidence, une métaphore ; la scène du lit fait de l'héroïne une sotte ou une fille qui désire être séduite, au lieu d'une enfant naïve. Surtout, Perrault « assène » le sens du conte dans sa moralité, alors que la valeur d'un conte de fées tient à ce que l'enfant en découvre seul la signification.
Le « sens profond ». Le trio de la petite fille, de la mère-grand et du loup, figure du mâle et donc du père, renvoie au complexe d'Œdipe. Pourquoi l'enfant donne-t-elle au loup tous les renseignements qui lui permettront de trouver la maison de l'aïeule ? Son inconscient, selon Bettelheim, fait tout pour livrer la grand-mère. Celle-ci n'est pas innocente : en offrant à l'enfant un chaperon rouge trop joli, elle lui transfère son pouvoir de séduction.
La vraie leçon. Elle porterait sur une sexualité trop précoce, que l'enfant n'est pas encore mûre pour affronter et qui la menace de régression ; en envoyant le loup chez sa grand-mère, elle montrerait son ambivalence.
La scène du lit et la gravure de Doré. Bettelheim explique pourquoi c'est la scène préférée des enfants, et s'appuie sur Doré : le loup paraît calme, mais la petite fille, qui ne fait pas un geste pour s'en aller, semble en proie à des sentiments contradictoires, à la fois attirée et rebutée. Son visage et son corps disent la fascination que la sexualité exerce sur l'esprit de l'enfant.
Les femmes dans les Contes de Perrault illustrés par Gustave Doré (décembre 2007)
Les femmes sont, d'après Perrault, celles qui transmettent les histoires : nourrices, mies, mères-grands. Elles en sont aussi les destinataires, qu'il s'agisse des jeunes filles qu'il faut éduquer ou des précieuses qu'il faut amuser. Elles sont omniprésentes dans les récits comme dans les moralités, et font l'objet de nombreux commentaires, explicites ou implicites. Le cours, accompagné d'un diaporama repris en janvier 2009 et d'exposés d'élèves, pose trois questions.
Quel discours Perrault tient-il sur les femmes ?
Comment se situe-t-il par rapport à la tradition moraliste classique ?
Comment l'image de la femme chez Doré est-elle influencée par les modèles esthétiques de son époque, et s'émancipe-t-elle vraiment de la lettre du texte source ?
1. Les visages de la femme
Des contes féminins. Le texte présente des types féminins variés, de la reine à la princesse, de la fillette à la mère-grand, de la fée à l'ogresse. Doré prend plaisir à introduire des variations à l'intérieur de ces types : la bonne et la mauvaise reine, la bonne et la mauvaise fée, la mère et la marâtre, des femmes d'ogre protectrices. Il enrichit et complexifie les types initiaux.
La vertu et le vice. Dans la perspective édifiante des contes, la femme fait l'objet d'une typologie organisée autour de vertus et de vices schématiquement féminins. Tout se joue dans l'hyperbole : on opposera les types vertueux (Cendrillon, Grisélidis, la marraine fée) aux types qui incarnent le mal (« Les Souhaits ridicules », la mère dans « Les Fées », « Le Petit Poucet », « Cendrillon »).
La satire des défauts. Moins violente, mais tout aussi présente, est la critique des défauts « typiquement féminins » : la curiosité, la volonté de prendre le dessus dans le ménage (voir « La Barbe bleue »). On est là dans la tradition des moralistes satiriques du XVIIe siècle, et dans une forme d'humour.
Fascination et répulsion. La beauté, l'admiration et le désir qu'elle suscite chez les hommes sont un poncif. Chez Perrault, ils prennent parfois des connotations particulières : le désir interdit du roi pour sa fille dans « Peau d'Âne », le loup qui « mange » le Petit Chaperon rouge, la Barbe bleue. Doter les personnages féminins de pulsions mortifères s'inscrit aussi dans la tradition, mais Doré accentue ces figures sur le mode hyperbolique : voyez l'ogresse de « La Belle au bois dormant » au moment de son suicide.
2. Les âges de la femme
De l'enfant à la mère-grand. « Le Petit Chaperon rouge » offre un raccourci des trois âges, une enfant, une mère, une grand-mère : ces figures reviennent d'un conte à l'autre. De la vierge à l'épouse. Le document du cours s'interrompt sur ce dernier point, que l'on pourra construire à partir de « La Barbe bleue », de « Riquet à la houppe » et de « Cendrillon ».
Document d'appui : La Bruyère, « Des femmes »
Pour situer Perrault dans la tradition moraliste, le cours s'appuie sur cinq remarques du chapitre « Des femmes » des Caractères de La Bruyère (1688), contemporain exact des Contes : la grandeur artificielle et la grandeur naturelle (2), la dévotion à la mode (43), le directeur de conscience qui gouverne les femmes (45), l'ignorance des femmes (49) et le couple où les rôles sont inversés (76). On en lit deux.
« Pourquoi s'en prendre aux hommes… »Jean de La Bruyère1645 – 1696
Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs ouvrages ? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, […] ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire ? Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.
On regarde une femme savante comme on fait une belle arme : elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché ; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.
La Bruyère, Les Caractères, « Des femmes », 49 (1688)
« Il est la femme, et elle le mari »
Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore, ne vit-il plus ? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni conventions ; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari. […]
La Bruyère, Les Caractères, « Des femmes », 76 (1688)
Deux sujets de réflexion corrigés (février et mars 2008) · méthode de l'épreuve de littérature
Deux sujets de réflexion, corrigés en classe, permettent de reprendre l'ensemble de l'œuvre. Le premier, accompagné d'un diaporama (février 2008), revient sur la question posée dès la deuxième séance : à qui s'adressent les contes ? Le second (mars 2008) suit un motif à travers tout le recueil, texte et images : les animaux.
Sujet 1 · Des contes pour enfants ?
I. Une pluralité de destinataires chez Perrault
Les destinataires sont mentionnés par le texte lui-même, de l'incipit aux moralités. La préface des contes en vers défend la dignité morale de ces récits ; Perrault constate qu'on a eu « la satisfaction de voir que les gens de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte », et compare ses contes aux fables antiques :
Toute la moralité qu'on peut tirer de la Matrone d'Éphèse est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient véritablement. Qui ne voit que cette morale est très mauvaise, et qu'elle ne va qu'à corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire qu'en manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune ? Il n'en est pas de même de la morale de Grisélidis, qui tend à porter les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre, dont la patience d'une honnête femme ne puisse venir à bout.
Charles Perrault, préface des Contes en vers (1695)
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leur méchanceté.
Le Conte de Peau d'Âne est ici racontéAvec tant de naïveté,Qu'il ne m'a pas moins divertie,Que quand auprès du feu ma Nourrice ou ma Mie5Tenaient en le faisant mon esprit enchanté.On y voit par endroits quelques traits de Satire,Mais qui sans fiel et sans malignité,À tous également font du plaisir à lire :Ce qui me plaît encore dans sa simple douceur,10C'est qu'il divertit et fait rire,Sans que Mère, Époux, Confesseur,Y puissent trouver à redire.
Charles Perrault, préface des Contes en vers (1695)
Les moralités désignent des publics variés : sans doute les parents dans « Le Petit Poucet », les amoureux dans « Riquet à la houppe », les « Belles » dans « Cendrillon ». Les contes en vers sont dédiés à des dames (« À Mademoiselle de la C*** ») [dédicace à vérifier].
Des lectures à plusieurs niveaux, avec des allusions implicites que seul l'adulte comprend : culturelles (la mode, la cour), sexuelles (les grivoiseries).
II. Une imagerie enfantine ?
Le contexte de publication de l'édition illustrée : un livre de Noël, de grand format, et un frontispice qui met en scène la lecture des contes aux enfants dans une famille.
Le point de vue de l'enfant : la contre-plongée et le gigantisme des ogres adoptent le regard du petit lecteur.
La connivence des adultes : comme chez Perrault, des clins d'œil que l'enfant ne perçoit pas, par exemple la satire des courtisans dans la cour de Cendrillon.
Sujet 2 · Rôle et fonction des animaux dans les contes
Les animaux font partie du personnel des contes de fées. La convention est aussi historiquement marquée par l'apologue de La Fontaine, qui présente des êtres hybrides, « trop complets pour des bêtes, trop abrégés pour des hommes » (formule citée dans le corrigé).
Chez Perrault
Chez Doré
I. Des animaux humanisés
Le principe du merveilleux : le chat, le loup, l'âne merveilleux et l'âne-femme de « Peau d'Âne ».
Le loup comme inconscient de la petite fille ; l'hybride loup-grand-mère ; un bestiaire fantastique.
II. L'homme bestial
L'ogre : le sang, l'anthropophagie, la difficile civilité ; la peau d'âne ; les jeux sur la frontière entre l'homme et la bête (« La Belle au bois dormant », « Riquet à la houppe », la fée).
La Barbe bleue, traité en monstre.
Conclusion. Texte et images se complètent, et la frontière entre l'homme et la bête finit par tomber. Quelques images fortes sont entrées dans la langue française : une langue de vipère, une faim de loup, manger comme un ogre.
10Bilan
Le conteur et son illustrateur
Bilan de la séquence · les mots du récit et de l'image
Bilan : deux lectures des mêmes contes
✱
Conte
Perrault (1697)
Doré (1862)
« La Belle au bois dormant »
Merveilleux ironique, allusions à la cour
Lumière théâtrale, fileuse en sorcière
« La Barbe bleue »
Satire des femmes, ton humoristique, peu de merveilleux
Château gothique, mari monstrueux, épouse victime
« Riquet à la houppe »
Conversation galante, esthétique mondaine
Une seule gravure, princesse passive
« Le Petit Chaperon rouge »
Apologue explicite : la moralité avertit les jeunes filles
Le lit, scène de fascination (lue par Bettelheim)
« Cendrillon »
Allégorie de la civilité et de la « bonne grâce »
Marraine misérable, cour caricaturale
Mémento : les mots du récit et de l'image
AApologue
Récit fictif dont le lecteur doit tirer une leçon ; Perrault fait de ses contes des apologues.
MMoralité
Leçon en vers, nettement détachée du récit, qui clôt chaque conte ; souvent double chez Perrault.
PPlaire et instruire
Idéal classique que reprend la préface de 1695 : les contes ne sont « pas de pures bagatelles ».
IIllustrer
Du latin lux, la lumière : orner d'images, mais aussi éclairer, expliquer.
IInterpréter
Expliquer, rendre clair, donner un sens ; toute illustration est déjà une interprétation.
FFrontispice / vignette
Gravure placée en tête du livre / petite gravure en tête de chaque conte (édition de 1697).
GGravure hors-texte
Grande image en pleine page, indépendante de la page de texte (édition Hetzel).
DDouble narration
Le récit et son commentaire : le narrateur intervient par des allusions, des traits d'esprit, la morale.
HHyperbole
Exagération ; le merveilleux du conte procède par surenchère.
SSatire
Critique moqueuse des mœurs : les défauts des femmes chez Perrault, les courtisans chez Doré.
GGothique
Esthétique venue du roman anglais : châteaux en ruine, spectres, jeunes filles menacées par des monstres.
BBeau / sublime
Selon Burke : l'harmonie mesurée et rassurante / la disproportion, l'obscurité, la « terreur délicieuse ».
BBonne grâce
Dans les traités de civilité, l'art de tout faire comme par nature et sans étude.
HHonnêteté
Idéal mondain de politesse et de sociabilité du XVIIe siècle.
✱
MMerveilleux
Surnaturel accepté sans étonnement par les personnages et le lecteur (fées, objets magiques).
FFantastique
Irruption inquiétante de l'étrange dans un monde réaliste, qui fait hésiter le lecteur.
PPersonnage-type
Personnage réduit à un trait ou à une fonction (le roi, l'ogre, la marâtre).
EEllipse
Passage sous silence d'une partie de l'histoire ; le conte en use largement.
Sources : dossier « perrault » de Terminale L (2007-2009) : diaporama « Doré-Perrault » (13 novembre 2007), « Caractéristiques narratives et stylistiques » de « La Belle au bois dormant » (22 novembre 2007), bibliographie (28 novembre 2007), « Correction du premier devoir » sur « La Barbe bleue » et « Riquet à la houppe » (11 décembre 2007), fiche « Bettelheim et le Petit Chaperon rouge » (11 décembre 2007), conférence « De Doré à Perrault » (texte d'appui, résumé), cours « Les femmes dans les Contes » et document d'appui de La Bruyère (17-18 décembre 2007), corrigés « Des contes pour enfants ? » (12 février 2008) et « Rôle et fonction des animaux dans les contes » (13 mars 2008) ; fiche « Pour une réponse réussie » (septembre 2007) ; document d'accompagnement du programme de Terminale L. Textes de Perrault d'après les fiches de lecture « La Barbe bleue », « Le Petit Chaperon rouge » et « Riquet à la houppe » (orthographe modernisée), moralités de « Cendrillon » et extraits de la préface d'après les documents du dossier ; textes de Sainte-Beuve, Boileau et La Bruyère d'après les mêmes documents (domaine public). Bettelheim et la conférence de 2006, protégés, sont seulement résumés ; les diaporamas (.ppt) n'ont pu être lus. Gravures de Doré décrites, non reproduites. Encadré « L'auteur », résumé de « La Belle au bois dormant », lexiques, questions, « Pour comparer », « Pour débattre », tableau de bilan et seconde partie du mémento : ajouts pédagogiques (✱).
11Étude d'image
Illustrer, c'est interpréter : la Barbe bleue gravée par Doré
Image : Gustave Doré, Bibliothèque nationale de France (Gallica), via Wikimedia Commons · Public domain voir le fichier
Gustave Doré, La Barbe bleue, planche des Contes de Perrault (la Barbe bleue remet les clefs à sa femme), 1862, gravure sur bois d'après un dessin de Doré, 33 × 27 cm, planche hors-texte en regard de la page 56, Les Contes de Perrault, Paris, J. Hetzel, 1862 ; exemplaire de la Bibliothèque nationale de France (Réserve des livres rares)
C'est l'une des grandes planches de « La Barbe bleue » dans l'édition Hetzel, sans doute l'« illustration 1 » du premier devoir : la Barbe bleue confie à sa femme les clefs de la maison, et la petite clef du cabinet interdit. Elle sert à répondre à la question qui court dans toute la séquence : les gravures de Doré sont-elles fidèles au texte de Perrault, ou le trahissent-elles ?
Observer✱
Comment l'image est-elle cadrée ? Quelle place les deux personnages occupent-ils, et que reste-t-il du décor ?
Décris la Barbe bleue : chapeau, barbe, regard, geste de la main gauche. Décris ensuite la jeune femme : position de la tête, direction du regard, mains.
Où se trouve la petite clef ? Montre comment les mains, les regards et la lumière conduisent l'œil vers elle.
Analyser
Qu'est-ce qui provoque la fascination de la jeune femme dans cette illustration ?
✱ La tête baissée de la jeune femme : est-ce un signe de curiosité, de soumission, ou des deux ? Justifie par des détails précis.
✱ Compare le traitement des deux visages. Quel personnage est dessiné de façon réaliste, lequel de façon expressive, presque monstrueuse ? Quel effet cela produit-il ?
✱ Les costumes (fraise, manches bouffantes, chapeau à plume) sont ceux de la Renaissance, alors que le conte de Perrault parle de dragons, de mousquetaires et de « charges de capitaine ». Que gagne Doré à déplacer ainsi l'histoire dans le temps ?
Relier au texte
À propos des contes « La Barbe bleue » et « Riquet à la houppe », doit-on dire que les illustrations de Doré sont fidèles ou trahissent le texte de Perrault ?
✱ Relis la scène de la petite clef (texte 1) et la première moralité : « La curiosité malgré tous ses attraits / coûte souvent bien des regrets ». La gravure garde-t-elle la leçon de Perrault ? Garde-t-elle son humour ?
Faut-il donner un sens symbolique aux objets du bric-à-brac de l'illustration 2 (caryatide femme sans tête, épée et coussin, coffre) ?
Pourquoi, dans l'illustration 4, une épée transperce-t-elle un cœur, tandis qu'un serpent s'enroule autour de la lame ?
Éléments de réponse
✱ Cadrage : un plan rapproché, presque un gros plan ; les deux personnages remplissent l'image et le décor se réduit à une tenture sombre. Rien ne distrait du face-à-face.
✱ La Barbe bleue domine : grand chapeau à plume, barbe immense, yeux écarquillés, index levé comme pour imposer le silence ou menacer. La jeune femme, plus petite, baisse la tête et les yeux vers la clef qu'elle effleure du bout des doigts.
✱ La clef est au centre : la main du mari la tend, celles de la femme s'en approchent, son regard s'y pose. Le visage et la robe de la jeune femme sont dans la lumière, le mari dans l'ombre.
Un aspect du texte persiste : la mise en valeur de la curiosité de l'épouse. Dans l'illustration 1, à la limite, on peut lire la domination du mari sur son épouse : la tête baissée est à la fois signe de curiosité et de soumission.
Mais le ton et l'intention sont très différents : la portée satirique est totalement absente. Le conte est pris au sérieux, sans trace d'humour comme dans « Le Chat botté » ou « Le Petit Poucet ».
Travail sur les personnages : la Barbe bleue, proche de l'ogre du « Petit Poucet », reçoit un traitement expressionniste (les yeux), alors que le personnage féminin a un traitement plutôt réaliste. C'est moins une épouse face à son mari qu'une jeune femme face à un monstre.
✱ Costumes : en habillant ses personnages à la mode du XVIe siècle, Doré éloigne le conte de la France de Louis XIV et lui donne l'air d'une vieille légende. Il renforce l'atmosphère gothique et fait oublier l'actualité et l'ironie du texte de 1697.
Devoir : commenter absolument « fidèle à » et « trahir », sans simplifier. Peut-il y avoir fidélité absolue entre deux arts aux codes différents ? « Illustrer » vient du latin lux, la lumière : c'est orner, mais aussi éclairer, expliquer. Perrault décrit peu : Doré doit inventer décors, costumes et visages. Un personnage peut ne pas être décrit, il peut difficilement ne pas être représenté.
Conclusion possible : une réinterprétation du conte. Les éléments de la narration sont bien présents, mais avec un tout autre point de vue et une atmosphère totalement différente : Doré crée une atmosphère fantastique, sombre, influencée par le médiévalisme gothique, là où Perrault écrit un récit presque réaliste, au ton plutôt humoristique.
✱ Illustrations 2 et 4 : il n'y a pas de réponse unique. La caryatide sans tête peut annoncer le sort des épouses ; l'épée et le cœur percé, avec le serpent de la tentation, peuvent unir l'amour, la faute et la mort. Ce qui compte est de justifier par le texte.
Les mots de l'image✱
gravure sur bois
image imprimée à partir d'un bloc de bois creusé ; les tailles fines donnent les gris, les noirs profonds et la lumière
planche hors-texte
illustration imprimée sur une page à part, en regard du texte, et non dans la page
plan rapproché
cadrage serré sur les personnages, qui coupe le décor et rapproche le spectateur
expressionniste
qui déforme ou exagère les traits pour faire sentir une émotion, ici la peur
anachronisme
élément qui ne correspond pas à l'époque où se passe l'histoire
L'« illustration 1 » du devoir est très probablement cette planche [à vérifier : le diaporama de 2007 n'a pas pu être ouvert]. Dans le diaporama sur les femmes dans les Contes, Etienne Buraud rapprochait aussi les gravures de Doré de peintures du XIXe siècle et de Vermeer (L'Olympia et Le Déjeuner sur l'herbe de Manet, La Laitière de Vermeer).
AaMémento
Lexique
Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.
Mode révision : les définitions sont cachées. Dis-les à voix haute, puis touche une fiche ou une branche pour vérifier.
Les cartes mentales ✱
Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.
illustrerv.illustrateurn. m.illustratricen. f.illustréadj. et n. m.illustratifadj.illustreadj.
Champ lexical
gravuretexteinterprétationlectureéditionimage
Étymologie
illustrare latin : éclairer, mettre en lumière, rendre célèbre
lux, lucis latin : lumière
illustre, illustrer mots de la même famille
Expressions
illustrer, c'est éclairer : l'image éclaire le texte et l'interprète
Défense et illustration de la langue française : Du Bellay : « illustrer » y veut dire rendre illustre
pour illustrer mon propos : pour le montrer par un exemple
Références culturelles
Charles Perrault, Histoires ou contes du temps passé, 1697Le recueil s'ouvre sur un frontispice gravé montrant une vieille conteuse : « Contes de ma mère l'Oye ».
Gustave Doré, L'Enfer de Dante (gravures), 1861Doré illustre l'Enfer de Dante par des gravures saisissantes qui ont marqué l'imaginaire.
Gustave Doré, Les Contes de Perrault (gravures), 1862Ses gravures ont fixé l'image du Chat botté, du Petit Chaperon rouge ou de la Barbe bleue.
John Tenniel, Alice au pays des merveilles (illustrations), 1865Les dessins de Tenniel pour l'édition originale ont fixé l'image d'Alice et de ses personnages.
conterv.conteurn. m.conteusen. f.raconterv.raconteurn. m.racontarn. m.
Champ lexical
il était une foisféeogrechâteauépreuvemorale
Étymologie
computare latin : calculer, compter
conter ancien français : énumérer, puis raconter
raconter, conteur mots de la même famille
Expressions
« Il était une fois » : formule d'ouverture du conte
« Ils vécurent heureux… » : formule de fin du conte
un conte à dormir debout : une histoire invraisemblable
un conte de fées : une histoire merveilleuse
Références culturelles
Charles Perrault, Histoires ou Contes du temps passé, 1697Perrault fixe par écrit des contes populaires (Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge), suivis d'une morale en vers.
Madame Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête, 1757Elle publie une version abrégée du conte, devenue la plus célèbre, pour l'éducation des jeunes filles.
Jacob et Wilhelm Grimm, Contes de l'enfance et du foyer, 1812Les frères Grimm recueillent des contes populaires allemands, comme Blanche-Neige ou Hansel et Gretel.
Hans Christian Andersen, Contes, 1835Andersen invente des contes originaux, souvent mélancoliques, comme La Petite Sirène ou Le Vilain Petit Canard.
désir de savoirindiscrétionintérêtsoif de connaître
Antonymes
indifférencedésintérêtdiscrétion
Dérivés
curieuxadj.curieusementadv.incuriositén. f.
Champ lexical
interditclésecrettransgressionpunitiondésir
Étymologie
cura latin : soin, souci
curiosus latin : soigneux, puis avide de savoir, indiscret
curiositas latin : désir de savoir
Expressions
la curiosité est un vilain défaut : proverbe : il ne faut pas être indiscret
piquer la curiosité : donner envie de savoir
un cabinet de curiosités : une collection d'objets rares
la boîte de Pandore : la curiosité qui libère tous les maux
Références culturelles
Hésiode, Les Travaux et les Jours (Pandore), VIIIe siècle av. J.-C.Pandore ouvre la jarre confiée par les dieux et répand les maux sur l'humanité.
Apulée, Les Métamorphoses (Psyché), IIe sièclePsyché, voulant voir le visage de l'époux qui lui est interdit, perd l'Amour par sa curiosité.
Charles Perrault, « La Barbe bleue », 1697La jeune épouse ouvre le cabinet interdit, et la moralité met en garde contre la curiosité.
Gustave Doré, Les Contes de Perrault (gravures), 1862Doré y représente notamment la Barbe bleue confiant à sa femme la clé du cabinet interdit. [à vérifier]
interpréterv.interprèten.interprétatifadj.interprétableadj.réinterpréterv.réinterprétationn. f.
Champ lexical
senssymbolelecturehypothèsepsychanalysetexte
Étymologie
interpres latin : intermédiaire, traducteur, celui qui explique
interpretatio latin : explication, traduction
interprète, interpréter mots de la même famille
Expressions
un « contresens génial » : une lecture fausse mais féconde, comme celle de Bettelheim
prêter à interprétation : pouvoir être compris de plusieurs façons
l'interprétation d'un rôle : la façon dont un acteur le joue
Références culturelles
Charles Perrault, « Le Petit Chaperon rouge », 1697La moralité du conte invite à lire le loup comme une figure du séducteur.
Gustave Doré, Les Contes de Perrault (gravures), 1862Les gravures de Doré proposent une interprétation visuelle, souvent inquiétante, des contes.
Sigmund Freud, L'Interprétation du rêve, 1900Freud y lit le rêve comme l'accomplissement déguisé d'un désir qu'il faut interpréter.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, 1976Bettelheim interprète les contes de fées à la lumière de la psychanalyse.
12IAPour aller plus loin
Activités avec l'IA ✱
Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).
Trois règles avant de commencer
L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1
Doré, fidèle ou traître ? Le débat
En classe30 min
Objectif. Discuter la thèse du « génial contresens » de Doré à partir des gravures de « La Barbe bleue », « Riquet à la houppe » et « Cendrillon ».
Relis la conclusion de la conférence (« un génial contresens ») et l'encadré sur la cour de Cendrillon.
Le professeur demande à l'IA de défendre la fidélité totale de Doré.
Chaque groupe choisit une gravure projetée et la compare au passage du conte qu'elle illustre.
Les groupes répondent à l'IA avec des détails précis de l'image et du texte.
À écrire à l'IA
Défends en huit lignes la thèse suivante : « Les gravures de Gustave Doré (1862) pour les Contes de Perrault sont parfaitement fidèles au texte et à l'esprit du XVIIe siècle. » Ensuite, attends nos objections, tirées des gravures de « La Barbe bleue », de « Riquet à la houppe » et de « Cendrillon », et discute-les.
Garde ton esprit critique. L'IA ne voit pas les gravures projetées en classe : elle peut décrire des images qui n'existent pas. Seule l'observation des gravures du manuel compte.
2
Les moralités en vrai ou faux
À la maison20 min
Objectif. Relire les moralités de Perrault (« La Belle au bois dormant », « Le Petit Chaperon rouge », « Cendrillon », « Riquet à la houppe ») et vérifier ce que l'IA en dit.
Relis les moralités reproduites dans le manuel.
Demande à l'IA un quiz avec le prompt.
Réponds, puis vérifie chaque correction dans le manuel.
Note les moralités que l'IA a déformées ou attribuées au mauvais conte.
À écrire à l'IA
Pose-moi huit questions, une à la fois, sur les moralités des Contes de Perrault (1697) : « La Belle au bois dormant », « Le Petit Chaperon rouge », « Cendrillon » (deux moralités), « Riquet à la houppe », « La Barbe bleue ». Demande-moi à qui s'adresse chaque moralité et ce qu'elle dit. Corrige ensuite en citant la moralité seulement si tu es sûr du texte.
Garde ton esprit critique. Les moralités sont souvent confondues avec les versions des frères Grimm ou des dessins animés. Le texte du manuel fait foi.
3
Le loup et le lit : deux lectures
En classe ou à la maison30 min
Objectif. Comparer la lecture psychanalytique du « Petit Chaperon rouge » et la lettre du texte de Perrault.
Relis la scène du lit (« C'est pour te manger ! ») et la moralité (« loups doucereux »).
Écris toi-même ce qui rend la scène ambiguë, avec deux citations.
Demande à l'IA de résumer la lecture de Bettelheim, sans le citer longuement.
Compare avec la conclusion du cours : en quoi est-ce aussi un « contresens génial » ?
À écrire à l'IA
Résume en huit lignes, avec tes propres mots, l'interprétation que Bruno Bettelheim propose du « Petit Chaperon rouge » dans Psychanalyse des contes de fées. Puis dis ce qui, dans la version de Perrault (1697) et sa moralité, confirme ou contredit cette lecture. Signale ce qui est « à vérifier ».
Garde ton esprit critique. Bettelheim commente surtout la version des Grimm : vérifie que l'IA ne mélange pas les deux versions (chez Perrault, il n'y a pas de chasseur).
4
Des contes pour enfants ? Mon plan défendu
À la maison40 min
Objectif. Préparer le sujet « Les Contes de Perrault illustrés par G. Doré : des contes pour enfants ? ».
Relis la méthode de l'épreuve de littérature et la préface des Contes en vers.
Écris ton plan avec un exemple de texte et un exemple de gravure par partie.
Demande à l'IA des questions de jury sur ton plan.
Réponds par écrit et complète ton plan si une question révèle un manque.
À écrire à l'IA
Voici mon plan pour le sujet « Les Contes de Perrault illustrés par G. Doré : des contes pour enfants ? » : [colle ton plan]. Pose-moi quatre questions difficiles, une à la fois, comme un examinateur. Ne propose pas de plan.
Garde ton esprit critique. Si l'IA évoque un conte ou une gravure, vérifie qu'il fait bien partie du recueil de 1697 et de l'édition Hetzel de 1862 étudiés en classe.
✎Pour l'enseignant
Fiches d'activité d'une heure
10 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier
01
Histoire d'un livreReconstituer l'histoire éditoriale des Contes et comparer l'édition de 1697 et l'édition Hetzel illustrée par Doré, pour comprendre que Doré illustre un livre…
02
La matrice des contes de féesS'approprier la fiche d'analyse du premier conte du recueil (origines, personnages, style, narration), en fixer le vocabulaire, puis vérifier que ces procédés…
03
La petite clefAnalyser la scène du cabinet interdit, étudier la phrase de conséquence qui traduit la curiosité, comprendre le sens que Perrault donne au conte par ses…
04
L'esprit et la beautéLire le conte le plus mondain du recueil : analyser une conversation galante fondée sur le paradoxe, étudier le discours indirect qui rend la métamorphose…
05
Fidèle ou traître ? Préparer le premier devoirPréparer l'exercice d'argumentation du premier devoir : analyser les termes du sujet sans les simplifier, réunir des exemples précis qui confrontent texte et…
06
Le beau et le sublimeComprendre la thèse de la conférence étudiée en classe : Doré, artiste du sublime et du gothique, illustrerait Perrault à contre-pied de son esthétique…
07
La bonne grâceLire de près les deux moralités de « Cendrillon », retrouver le sens que les mots de la civilité avaient au XVIIe siècle, étudier la versification de la…
08
Le loup et le litAnalyser la scène du lit et sa chute, étudier le présent de narration, lire la moralité comme une mise en garde galante, puis confronter dans un débat…
09
Perrault et les femmesLire deux remarques de La Bruyère, contemporain exact des Contes, en étudier les procédés d'ironie, situer Perrault dans la tradition moraliste, puis répondre…
10
Des contes pour enfants ?S'entraîner à l'épreuve de littérature sur un sujet de réflexion : analyser la question posée, tirer de la préface de Perrault des arguments précis, construire…